Merci de signaler l'absence de l'image L'Encinémathèque
Sam Peckinpah

Sam Peckinpah et Jason Robards, Jr («The Ballad of Cable Hogue», 1970)

Sam Peckinpah ou la fureur du western …

Pour 80% des gens qui travaillèrent avec lui, Sam Peckinpah était un “sale con”. Excessif, goujat avec les femmes, retors, conflictuel, il fut même surnommé “The Bloody Sam”.

Pourtant, comme l’avoue Stella StevensStella Stevens, la vedette féminine de «Un nommé Cable Hogue», au cours de ses batailles continuelles avec les studios, il avait toujours son équipe et ses acteurs derrière lui. On se souvient, d’ailleurs, que pour qu’il puisse finir «Major Dundee», Charlton Heston, sa vedette, renonça même à son cachet.

Voilà tout le paradoxe qui entoure Sam Peckinpah, un metteur en scène pas comme les autres, dont les 7 westerns - 5 majeurs en fait car «New Mexico» et «Junior Bonner» sont des brouillons - peuvent être considérés aujourd’hui comme les véritables chants du cygne d’un genre pourtant si populaire aux Etats-Unis.

Au moment où le maître absolu du western, John FordJohn Ford, introduit une certaine nostalgie dans ses œuvres avec des films comme «Les Cheyennes» et «L’homme qui tua Liberty Valance», Peckinpah va reprendre le flambeau et, comme Sergio Leone, imposer sa propre vision de l’Ouest. Fini le romantisme des grands anciens, les westerns de Peckinpah sont crépusculaires. La violence n’est plus feinte et elle explose sur les écrans à coups de ralentis et d’hémoglobine. Les personnages sont sales et pauvres, ils se débattent souvent dans la poussière ou la boue.

Mais surtout, Sam Peckinpah développe une nouvelle mythologie, celle du “loser”. Dès ses premières réalisations de télévision, il s’attache à son nouveau personnage. "Les losers sont battus d’avance. Ils ont pris depuis longtemps des accommodements avec la mort et la défaite. Alors, il ne leur reste plus rien à perdre. Aussi, représentent-ils l’aventure désintéressée", explique t –il à l’époque.

Ses quatre grands westerns finissent donc mal. Le héros de «Coup de feu dans la Sierra» meurt une fois sa mission terminée. L’obstiné Major Dundee échoue sur toute la ligne. Les quatre héros de «La horde sauvage» se “suicident” pour la bonne cause. Et enfin Billy the Kid est abattu par son ami Pat Garrett.

Vous l’aurez compris, Sam Peckinpah est un pessimiste.

Une jeunesse dans les livres …

Sam Peckinpah doit son nom à son grand-père, venu s’installer à Peckinpah Mountain, au dessus de Fresno, dans l’état de Californie. Sa famille est un mélange de sang irlandais, gallois et néerlandais mais aussi de sang indien de la tribu des Payootes. Son grand père était un pasteur adventiste qui allait devenir avocat puis juge à la cour. C’était autour des années 20. Son père, David E. Peckinpah, devint naturellement avocat puis juge également, tandis que sa mère s’occupera de la maison et des trois enfants.

Les trois enfants vont être élevés dans la nature et apprendre une certaine dureté. On raconte qu’à deux ans, le petit Sam poursuivit son grand père avec une fourche ! Sa soeur racontera : "Chez nous, par exemple, un homme ne devait pas pleurer".

Mais s’il est parfois sanguin, Sam peut être également très doux. Bien vite, il se met à dévorer les livres. Sur le droit, mais surtout sur l’Ouest américain.

Le jeune garçon adore également la chasse et la pêche . Un soir, alors qu' il rentre avec 16 truites, son père lui dit : "On ne tue pas pour le plaisir, mon garçon !" Il dut donc manger de la truite pendant plusieurs jours, petit déjeuner compris !

Jeune homme, il entre à l’école militaire. Comme il recherche les difficultés, il choisit les Marines. Il veut devenir officier mais doit bientôt déchanter car les médecins militaires relève chez lui un dysfonctionnement de la thyroïde.

Il rentre donc et rencontre Marie avec laquelle il va rapidement se marier. Il part pour l’université de Californie, mais en 1952 son père, victime d’un malaise, meurt. Sam est bouleversé.

Il s'inscrit alors des cours d’arts dramatiques. Il raconte : "Pendant deux ans et demi, j’ai été producteur, metteur en scène et acteur au Hutington Park Theater près de Los Angelès. Il m’est arrivé de mettre en scène et de jouer sept pièces en sept semaines. J’adorais Tenessee Williams. Puis, je suis allé à la Paramount pour travailler dans le cinéma. On m’a dit : 'On va vous rappeler'. J’ai attendu des années … Comme j’avais une femme et des enfants, je suis entré à la télévision. J’étais accessoiriste durant deux ans, puis assistant à la photographie avant de réaliser trois petits films en 16 mm" …

Il devient ensuite “dialogue-director” sur «Les révoltés de la cellule 11 », un film de Don Siegel (1954). Il participe ensuite au scénario de «L’invasion des profanateurs de sépultures», toujours de Siegel.

Il gravit les échelons et devient assistant dialoguiste sur de nombreux films dont «Sept hommes en colère» de Charles Marquis Warren (1955). Quand celui-ci devient producteur de la série «The Gunsmoke» pour la télévision, il demande à Peckinpah d’en écrire quelques épisodes. ce dernier enchaîne avec d’autres séries et devient le maître d’œuvre de «The Westerner» avec Brian Keith. Il lui arrive même, à cette époque, de travailler en même temps sur trois séries !

Aussi, quand Brian Keith est engagé pour jouer «New Mexico», il demande à ce que Peckinpah en soit le réalisateur : "Mais tout était écrit et ficelé ; je n’ai rien pu y mettre de personnel !" …

Un succès, un désastre …

La Metro-Goldwyn-Mayer, qui aime son travail pour le petit écran, lui propose «Coups de feu dans la sierra». Peckinpah accepte mais demande à ce que Randolph Scott et Joël McCrea inversent leurs rôles. "J’ai approfondi le thème de la vieillesse qui me hante et j’ai voulu démythifier l’Ouest".

Le film est réalisé en moins de quatre semaines dans une ambiance formidable, malgré les faibles moyens. Le metteur en scène rencontre Lucien BallardLucien Ballard, un chef opérateur de talent : "C’est quelqu’un qui prend des risques et qui collabore avec son réalisateur".

Le film ne connaît pas un grand succès aux Etats-Unis et c’est grâce à son audience européenne qu’il va être redécouvert dans son pays d'origine.

Pauline Kael écrit : "C’est peut être le western moderne le plus simple, traditionnel et élégant". L’histoire raconte le dernier engagement de deux vieux cow boys, accompagnés d’un jeune homme, qui doivent transporter de l’or d’une mine à la banque. Dans la première pellicule, on y voit des chameaux, une voiture, des chinois et un héros chaussant ses lunettes pour lire sa lettre d’engagement. C’est beau et réaliste. Honnête. "Tu sais ce qu’il reste sur le dos d’un homme qui meurt : les vêtements de la fierté et ils ne lui tiennent pas plus chaud que quand il était vivant" lance un des héros à son vieux compagnon.

Film sur l’amitié donc, le temps qui passe et le respect de soi-même, «Coups de feu dans la Sierra» (1962) fait de Peckinpah un réalisateur célèbre.

Un sommet : "Major Dundee" …

Si Bertrand Tavernier, l’un de nos maîtres cinéphiliques avec Jacques Lourcelles, aime «Coups de feu dans la sierra», il n’arrive pas à apprécier «Major Dundee» (1965) qui est pourtant pour moi (et oui !) le sommet de Peckinpah. Citons-le : "Ce qui a été restauré améliore le film, diminue certains défauts, éclaire des manquements … Dans ce film tout le monde est en guerre avec tout le monde … Mais les faiblesses persistent : progression chaotique (normal disent ses défenseurs, c’est un film sur le chaos), personnages mal développés ou abandonnés. Faiblesses dues certainement au re-montage mais aussi à l’indifférence de Peckinpah pour certains éléments narratifs".

Dans le même style, ce cher Bertrand préfère «Fureur Apache» (1972) de Robert Aldrich. De mon point de vue, même si le film d’Aldrich est très bon, il lui manque ce qui fait la force de «Major Dundee» : le souffle !

On connaît toutes les difficultés de Sam Peckinpah à faire son film, puis à le monter. On sait tout de sa terrible bagarre avec le producteur Jerry Bresler qu’il considérait d’ailleurs comme un fou paranoïaque, mais on sait moins que Peckinpah, qui voulait réussir une superproduction, avait très peur. Il était obsédé par l’idée de réussir son film et se réfugiait – déjà - dans l’alcool. Il n’avait jamais dirigé une telle équipe et il se heurta à la plupart des techniciens.

Le film, même tronqué, même réalisé dans le chaos, est extraordinairement riche et complexe. Fascinant même, avec des personnages hors du commun : ceux du Major Dundee, sorte de “fasciste égotisé” - qui ressemble beaucoup au lieutenant-colonel Thursday du «Massacre de Fort Apache» de John Ford - et du commandant Tyreen, admirablement joué par Richard Harris. Elégant, chevaleresque, honnête et intelligent, Tyreen est le contraire de Dundee. Les deux acteurs portent le film sur leurs épaules et lui donnent sa grandeur.

Quarante ans plus tard, on savoure cette odyssée inutile, ce film maudit d’un grand metteur en scène.

Une révolution : "La horde sauvage" …

Tout le monde ne partage pas mon avis : «Major Dundee» est un échec monumental. Peckinpah ne trouve plus de travail pendant trois ans et se referme sur lui-même. Il boit de plus en plus …

La Warner finit par lui proposer un film, «The Diamond story», mais il montre à Phil Feldman et Kenneth Hyman un scénario qu’il avait écrit d’après une histoire originale de Roy Sickner, un ancien cascadeur. L’histoire raconte l’épopée de mercenaires poursuivis par l’un de leurs anciens collègues. La Warner décide finalement de monter le projet. Elle ne le regrettera pas car le film sera un immense succès mondial. Plus qu’un western, c’est un peu la mort d’un genre que va signer Peckinpah.

Ultra violent, «La horde sauvage» (1969) est la représentation d’un pays en crise, en guerre (le Viet-Nam). Le réalisateur montre crûment la violence. "Peckinpah, c’est anachronique, fasciste, sexiste, immoral et démodé, mais j’aime ça !" écrit le scénariste Paul Schrader.

La marche des justiciers est grandiose et parodique, la fin du film extraordinaire (on tire 90 000 cartouches à blanc durant celle-ci !) : "J’ai passé trois mois à préparer le final. J’avais tout dessiné en détail, mais une fois sur le plateau, j’ai tout changé et cela m’a pris neuf jours. !"

Peckinpah s’investit totalement dans le film. Durant ces neuf jours, il perd six kilos. Richard Schickel, l’un des grands critiques américains, écrit : "‘La horde sauvage’ est un western sale … L’Ouest mythifié et beau n’existe plus …".

Le premier montage de Peckinpah dure 5 heures. Il le ramenera finalement à 2h28. "La horde sauvage, ce sont des scorpions sur un nid de fourmis m’a dit Emilio fernandez (il joue Mapate dans le film). Alors j’ai tourné un plan qui n’existait pas dans le script". Quelques années plus tard, le film est toujours d’actualité. Il représente la mauvaise conscience de l’Amérique et reste étonnement moderne.

Sam Peckinpah est de nouveau en haut du box-office. Les projets se multiplient. “Bloody Sam” va, cependant, prendre tout le monde à contre-pied. Le public attendait «La horde sauvage 2», il va avoir un drame humain, truffé d’humour. "Le thème de ‘Un nommé Cable Hogue’ est la survie. A beaucoup d’égards, il s’agit de Dieu. Hogue a un dialogue personnel avec Dieu, comme Joshua l’avait, je pense", explique son auteur.

L’histoire est simple. Cable Hogue, magnifiquement interprété par Jason Robards Jr, va être abandonné dans le désert par deux aventuriers. Il survit, trouve de l’eau et se reconstruit, sans oublier la vengeance dans un coin de sa tête … Mais le temps fait son travail et Cable Hogue tombe amoureux d’une prostituée, joliment jouée par une quasi inconnue, Stella Stevens. La vengeance va faire place à l’amour et le pardon dans un film doux et tendre, une ballade décalée."Cable Hogue, c’est Peckinpah" explique James CoburnJames Coburn.

Mais encore totalement incompris, «The Ballad of Cable Hogue» (1970, au titre original nettement plus joli) est un cuisant échec. "On me reproche toujours de mettre de la violence dans mes films, mais quand je n’en mets pas, personne ne vient les voir" lâche, dépité, son metteur en scène …

"Je veux partir sans honte …"

Un an plus tard, Peckinpah se remet en selle et entreprend «Les chiens de paille» (1971), autre film violent, puis «Guet-apens» (1972) avec Steve McQueen et son épouse Ali McGraw.

Son dernier grand western sera «Pat Garrett et Billy The Kid» (1973) . Le projet doit initialement être réalisé par Monte HellmanMonte Hellman sur un scénario de Rudolph Wurlitzer (ils ont fait ensemble «Macadam à deux voies» en 1970).

Le thème avait, déjà, beaucoup servi avec les versions de King Vidor («Billy The Kid», 1930), David Miller(«Billy The Kid», 1941) et Arthur Penn («Le gaucher», 1958), mais l’échec de «Macadam à deux voies» pousse la MGM à engager Peckinpah.

Après le refus de Charlton Heston, Henry Fonda, Paul Newman et Robert Mitchum, James Coburn, qui jouait dans «Major Dundee», se voit proposer le rôle de Pat Garrett. Pour incarner Billy The Kid, de nombreux noms circulent mais Peckinpah, qui a vu le chanteur Kris Kristofferson dans le petit film «Cisko Pike» (1971), l’impose au studio. A leurs côtés, on va retrouver la bande de Peckinpah, ainsi qu'un autre chanteur, Bob Dylan. qui va également composer l’extraordinaire bande-son.

Hélas, depuis 2 ou 3 ans devenu franchement alcoolique, Peckinpah arrive tous les jours sur le plateau imbibé de whisky. Par ailleurs, il contracte une forte grippe qui n’est pas loin de le laisser “sur le carreau”. Il a les pires difficultés à réaliser le film, puis à le monter. Lorsqu'il apprend que James Aubrey concocte dans son coin un autre montage pour une sortie rapide, il demande à Emilio Fernandez de lui trouver deux Mexicains pour assassiner le producteur !

Le studio sort le film le 4 juillet 1973, le même jour que «L'exorciste» de William Friedkin. C’est un “bide” total, malgré quelques moments de fulgurance comme la séquence où Slim Pickens meurt au bord de l’eau, devant son épouse, sur une musique inoubliable. Globalement, le film est bon, même si on peut reprocher à son auteur une narration un peu compliquée. C’est en tout cas le dernier western de “Bloody Sam”, une sorte de testament mélancolique.

Après «Pat Garrett et Billy The Kid», Peckinpah tournera encore cinq films et mourra prématurément le 28 décembre 1984. Saturé d'alcool, il abusera de la cocaïne et quittera un monde qu’il n’aimait pas vraiment.

Comme l’a justement remarqué le critique David Thomson, "Peckinpah a peu filmé le monde moderne et quand il l’a fait, c’est avec un certain dégoût". Aujourd’hui de grands cinéastes comme Scorsese, Tarantino, Kitano ou John Woo le citent en exemple.

Les westerns de Sam Peckinpah

Cliquez sur les millésimes soulignés …

1961 - THE DEADLY COMPANIONS(New Mexico)

1962 - RIDE THE HIGH COUNTRY(Coups de feu dans la sierra)

1965 - MAJOR DUNDEE.

1969 - THE WILD BUNCH(La horde sauvage)

1970 - THE BALLAD OF CABLE HOGUE(La ballade de Cable Hogue)

1972 - JUNIOR BONNER(Junior Bonner, le dernier bagarreur)

1973 - PAT GARRETT AND BILLY THE KID

Patrick Glanz, janvier 2009
(Ed.6.1.1 : 31-10-2012)