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Michel AUDIARD (1920 / 1985)

L'Encinémathèque

"C'est en écoutant Prévert que je me suis dit : il y a un langage cinématographique".

Ainsi commence l'histoire du plus célèbre dialoguiste du cinéma français d'après guerre, digne successeur de Prévert et Jeanson.

Trente années de répliques drôles, cinglantes, dérangeantes et même parfois déplacées ont fait de Michel Audiard l'homme que l'on a aimé haïr. Une haine qu'il a sans doute éprouvée envers lui-même, tant son obstination à revenir sur les heures sombres de la Libération ou de l'Épuration peuvent paraître comme le besoin de refouler le manque d'un courage qu'il eut aimé posséder. Ou encore cette préférence maintes fois affirmée de la littérature sur un cinéma auquel il a pourtant voué la plus grande partie de sa vie : «Le scénariste n'est qu'un romancier raté».

A l'issue de la lecture de 800 pages et 2 biographies, je ne sais que penser du bonhomme, si ce n'est qu'il fut loin de tout ce qu'il a montré de lui-même. Il eut fallu être de son entourage pour tenter d'y comprendre quelque chose. Ce ne fut permis qu'à quelques uns : outre sa famille, citons René Fallet, Antoine Blondin, Albert Simonin, Georges Brassens et, parmi les rares acteurs, Jean Carmet, Maurice Biraud, Bernard Blier et André Pousse.

Alors, il nous reste les dialogues. Et c'est déjà beaucoup : n'attendez pas que l'on examine en détail tous les films auxquels il participa. D'autant que pour certains («La Bande à Papa», «Sale Temps pour les Mouches» …), il ne servit pratiquement que de prête-nom.

A l'abri de ses flèches assassines, puisqu'il s'est tu depuis vingt ans, dans un dossier plus lourd que d'habitude, je vais tenter bien humblement de vous «… faire voir qui c'est Raoul !»

T09 - Michel Audiard, "un vieux loup des mots" …

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Avant le cinéma …

Il est né Paul Michael Audiard, à Paris, le 15-5-1920, de père inconnu. Sa mère, originaire de la bonne ville du Puy, le laisse rapidement sous la responsabilité d'une famille dont le chef, un oncle qui est également son parrain, œuvre aux PTT. L'enfant perdra tout contact avec sa génitrice à l'âge de 16 ans.

A l'issue d'une enfance libre, dont il apprécie les charmes dans les rues de Paris, le jeune Michel, animé d'une foi exagérément mystique pour son âge, envisage un temps de devenir curé. En attendant d'affermir sa foi ,il se lance avec passion dans la lecture des grands auteurs classiques (Balzac, Zola), modernes (Proust, nous sommes dans les années 30 …) et policiers (Leroux, Leblanc …).

Certificat d'études en poche, sa première activité de livreurs de journaux fait naître en lui la passion de la bicyclette, qui l'amènera à s'engager dans des courses cyclistes sur route et sur piste, dont le point d'orgue sera sans doute une participation aux Six jours de Paris (1938).

En 1936, Michel Audiard est soudeur autogène, puis travaille dans une fabrique de verres optiques. Mais la Guerre arrive, qui le jette sur les routes comme de nombreux Parisiens. Traversant la France à bicyclette jusqu'à Perpignan, avec quelques copains, il est renvoyé dans ses pénates par l'armée allemande. Pendant l'Occupation, ses seuls soucis sont d'échapper au Service du Travail Obligatoire et de se procurer le ravitaillement nécessaire à son alimentation. Pour le reste, son activité de livreur de journaux - et les vols de vélos - lui permettent de continuer ses activités sportives.

En 1944, après la Libération de Paris, le jeune homme s'engage dans le Régiment du Train jusqu'à la fin des hostilités.

L'écrivain public numéro un …

Effrayé à l'idée d'exercer toute sa vie une activité manuelle, le jeune Michel Audiard se laisse convaincre de la qualité de son écriture. Engagé à "L'Étoile du Soir", il écrit, sous divers pseudonymes, des reportages plus ou moins “bidonnés” et des nouvelles romantiques sous forme de feuilleton. Rapidement, il bifurque vers la critique de cinéma, volant au secours de Renoir, Clouzot, Lang, cloués au pilori par une épuration revancharde (on peut la comprendre …).

Il y a quelque temps, le producteur-réalisateur André Hunebelle lui a suggéré de reprendre un scénario laissé inachevé par Jean Halain, malade. C'est ainsi qu'Audiard inscrit son nom pour la première fois au générique d'un film, «Mission à Tanger» (1949). Les deux hommes travailleront à ensemble à plusieurs reprises, notamment sur «Méfiez-vous des blondes» et «Massacre en dDentelles» qui donneront parallèlement naissance à deux romans policiers homonymes publiés aux fameuses Éditions du Fleuve Noir.

Le jeune scénariste commence à se faire un nom. En 1951, Louis Jouvet, fâché avec Henri Jeanson, va se nourrir des dialogues d'Audiard dans «Une histoire d'amour» : "Hélas, madame, il n'y a aucune loi qui interdise aux imbéciles d'avoir des enfants" … Les deux hommes ont des projets ensemble, mais le maître décède un vilain 16 août de la même année.

Boulimique, Audiard enchaîne film sur film comme dialoguiste, collaborant de plus en plus souvent aux scenarii. Voici déjà ses premières collaborations avec Henri Verneuil («L'ennemi public numéro 1 », 1953) et Gilles Grangier («Poisson d'avril», 1954), qui devient son ami. Un jour, ce dernier lui fait rencontrer Jean Gabin dans un bar de Trouville : le cinéma populaire français, sans le savoir, vit là une des ses dates les plus importantes pour la décennie en cours. La première collaboration des deux artistes, «Gas oil» (1955) - un film d'atmosphère dans le monde des chauffeurs routiers - connaît un franc succès. Ils travaillent encore, entre autres et avec plus ou moins de succès, sur «Le sang à la tête» 1956), première adaptation d'un roman de Georges Simenon, «Le rouge est mis» (1957), première rencontre Michel Audiard / Lino Ventura, «Maigret tend un piège», gros succès commercial, «Les misérables» (1957), au cours duquel il plaque Jean Paul Le Chanois pour incompatibilité d'humeur, «Les grandes familles» (1958), gros succès critique et commercial brocardant les personnages et les mœurs du monde de la finance, «Archimède le clochard», ou comment s'asseoir sur les Grands Principes, «Rue des prairies» (1959), tondu par "Combat" et encensé par "l'Humanité" pour populisme …

Entre temps, car il faut bien vivre, notre homme produit du dialogue à droite plus souvent qu'à gauche, travaillant pour le fisc autant que pour ses petits plaisirs, qui lui valent l'un et l'autre de grosses dépenses : "Le Huitième art est celui de prendre le septième comme il vient".

Raoul …

En 1957, un jeune critique des Cahiers du Cinéma, François Truffaut, a écrit : "Les dialogues de Michel Audiard dépassent en vulgarité ce qu'on peut écrire de plus bas dans le genre». Ce à quoi l'accusé répondra, au reflux de La Nouvelle Vague : "Submergés par leur propre clapotis, les nouveaux petits maîtres ont déjà de l'eau jusqu'au menton …"

Les dernières répliques du célèbre dialoguiste pour Jean Gabin - «Les vieux de la vieille» (1960) et «Le président» (1961), lui valent le qualificatif de “gabinographe”. Mais voici déjà qu'apparaît Lino Ventura («Un taxi pour Tobrouk», 1961) en compagnie de Maurice Biraud auquel il fait lâcher quelques bons aphorismes ("A la guerre, on devrait toujours tuer les gens avant de les connaître", …).

Dialoguiste reconnu, Michel Audiard est plus gêné lorsqu'il s'agit d'écrire un scénario. Préférant l'adaptation, il sut mettre en bouche l'ambiance noire des romans d'Albert Simonin («Le cave se rebiffe», 1961, merveilleuse participation de Bernard Blier) ou d'Antoine Blondin («Un singe en hiver», 1962, au duo Gabin-Belmondo un instant menacé de censure par le ministère de la santé !).

En 1963, Audiard “dialogue” le film d'Henri Verneuil, réunissant Jean Gabin, Alain Delon et le pote Maurice Biraud, «Mélodie en sous-sol». Sur cet énorme succès commercial, Gabin et Audiard, lassés l'un de l'autre, se séparent par consentement mutuel. Déjà, Lino Ventura prend la place («Le bateau d'Émile», «Cent mille dollars au soleil», «La m étamorphose des cloportes», …).

La même année (1963), «Carambolages», sa première sélection officielle pour le Festival de Cannes, se fait siffler par les spectateurs. Alors, Audiard se met au travail, avec Albert Simonin dont il adapte le roman «Grisbi or not Grisbi» (il n'en restera pas grand chose !) : il va "leur faire voir qui c'est Raoul !". Lino Ventura incarne le gugusse de Montauban, face à quelques éléments de la bande : Bernard Blier, Robert Dalban, et le nouveau venu, Jean Lefèvre. «Les tontons flingueurs» (Georges Lautner, 1964) est devenu aujourd'hui un film culte dont les dialogues sont ré cités par des générations qui n'étaient pas de ce monde lors de la sortie du film (1963). Sans doute son meilleur cru, au grand profit du producteur Alain Poiré : les deux hommes concocteront ensemble 21 films en 22 ans, et le financier signera des contrats en blanc à son auteur !

Tandis que le public se précipite dans les salles pour écouter ses mots (renoncement à ce qui fait l'essence même du cinéma), les critiques se déchaînent contre ce qu'ils exsudent de populisme. Henry Chapier, ennemi intime, fustige : "Vous pavoisez haut … mais vous visez bas". Il n'y aura guère que "l'Humanité" pour soutenir régulièrement cet "anarchiste de droite qui parle du petit peuple". Les cachets d'Audiard atteignent des sommets jamais atteints par un scénariste-dialoguiste, tandis que les dépenses sont proportionnelles : voitures rapides ou luxueuses, tables ouvertes dans les meilleurs restaurants parisiens …

Tandis que Mireille Darc, souvent mise en scène par Georges Lautner («Ne nous fâchons pas», «Fleur d'oseille»), incarne l'élément féminin souvent négligé dans l'univers du bonhomme , «Le pacha» (1967) marque les retrouvailles avec “Le Vieux”. Mais Audiard commence à se sentir à l'étroit dans un costume qu'il s'est trop bien taillé …

Non seulement il cause … mais en plus il réalise !

En 1968, Michel Audiard, en quête de sérieux, travaille à une adaptation de «Mort à crédit», de Louis Ferdinand Céline. Jean Gabin a donné son accord, mais les producteurs ne suivent pas. Ils veulent de l'Audiard ? Ils en auront : «Faut pas prendre les enfants du Bon Dieu pour des canards sauvages» ! Le succès du film, perturbé par les événements, est amplifié par un discours du Général sur l'état de la France, dans lequel il inverse les termes de l'énoncé. Audiard enrichi par De Gaulle, celui qui lui a sans doute donné mauvaise conscience au bon vieux temps de l'Occupation !

Le succès aidant, Audiard s'attèle à l'adaptation de l'œuvre la plus connue de Céline, et Jean-Paul Belmondo sera du «Voyage …» … mais pas les banquiers ! Tout ce qui les intéresse, c'est «Une veuve en or» (1969) ! Quant à Annie Girardot, on connaît son tempérament : «Elle boit pas, elle fume pas, elle Drague pas … mais elle cause» (1969 : notons qu'à la source elle devait ne pas b …, mais la censure est menaçante !). Trois ans plus tard, pour mieux se faire comprendre, «Elle cause plus … elle flingue» (1972) !

Entre-temps, nous aurons entendu «Le cri du cormoran le soir au-dessus des jonques», dans lequel un petit jeunot, Gérard Depardieu, exécute aveuglément les ordres (et pas que les ordres) de “La Bande” : Blier, Carmet, Birault, Dalban, Serrault … Le public est également décimé !.

Lorsque les finances familiales étaient en baisse, Gabin déclarait à son entourage : «Le drapeau noir flotte sur la marmite». Mais n'est pas metteur en scène qui veut, et le réalisateur ne pose guère l'œil sur l'objectif de sa caméra, tandis qu'il laisse ses comédiens faire leurs numéros. Ca lasse … alors qu'il a de plus en plus d'ennuis avec le fisc et les créanciers. Le drapeau noir ne flotte plus : il coule avec la marmite …

Lorsqu'il entame «Comment réussir quand on est con et pleurnichard» (1974), Audiard sait qu'il n'en n'a plus pour longtemps avec la réalisation. Pourtant, sans doute grâce à Carmet enfin en haut de l'affiche, le personnage d'Antoine est le plus réussi des héros qu'il a mis en scène. Dans le film suivant, Carmet prédit : «Bons baisers … à lundi» (1974). Mais ce lundi là ne viendra jamais.

Alors, Audiard règle ses comptes. Dans un montage d'archives doublé par un livre, «Vive la France», il fustige son pays et ses habitants : "A la cimaise des idées reçues … on oublie toujours le Français con !". A tel point que personne n'est allé le voir …

Et maintenant, il flingue …

Renvoyé à ses travaux de plume, Michel Audiard va désormais se partager entre la littérature et le cinéma. Il travaille pour Philippe de Broca («L'incorrigible», 1975), lorsque son fils aîné se tue dans un accident de voiture, à 15 km du domicile familial. Deux mois plus tard paraît «Le p'tit cheval de retour», roman dans lequel il fait revivre à ses héros la “courette” de mai-juin 1940.

Ainsi, entre littérature et septième art, l'auteur quitte chaque jour davantage l'univers de la grosse farce satirique pour des cieux bien plus sombres.

Côté pile, il reforme un duo avec Jean-Paul Belmondo, dont il “dialogue” les grosses machineries : «Le corps de mon ennemi» (1976), «L'animal» (1977), «Flic ou voyou», «Le professionnel», «Le marginal», «les morfalous». Il retrouve Delon pour le sombre et féroce «Mort d'un pourri» …

Côté face, il écrit le combat de mots que se livrent Michel Serrault et Lino Ventura dans le chef d'œuvre verbal de Claude Miller, «Garde à vue» (1981). L'année d'après, metteur en scène et scénariste se retrouvent pour «Mortelle randonnée», histoire d'un détective en quête de l'image de sa fille décédée, qui pourrait être celle d'Audiard autant que de Serrault.

Au rayon littérature s'achalandent «Répète un peu ce que tu viens de dire» (1975) et «La nuit, le jour et toutes les autres nuits» (1978), récit autobiographique qui révèle un homme broyé : "Je ne joue plus à rien depuis qu'une auto jaune a percuté une pile de pont sur l'autoroute du Sud et qu'un petit garçon est mort".

Le 28 juillet 1985, miné par le cancer, il ira le rejoindre dans son caveau parisien, enterrement qu'il a voulu solitaire. Mort incompris sans doute : un anarchiste, ça n'accepte pas la Légion d'Honneur.

Documents

Sources : «Audiard» par Dominique Chabrol aux Éditions Flammarion (2001), «Michel Audiard, la vie d'un expert», par Philippe Durant chez Dreamland, documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Michel Audiard : "Quand j'étais critique de cinéma, je n'allais jamais voir le film dont je parlais, pour ne pas me laisser influencer …"

© Christian Grenier, avril 2006

(Ed.5.2.5 : 6-6-2011)