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Robert VATTIER (1906 / 1982)

Robert Vattier

Le 10 décembre 1982, les médias annoncent : "Monsieur Brun est mort" !

Car pour tout le monde, y compris lui-même, Robert Vattier était bien Monsieur Brun, un personnage inventé, immortalisé par Marcel Pagnol, avec son accent pointu inoubliable, son ton malicieux et caustique.

En se penchant sur le parcours de ce comédien, on constate néanmoins qu’il aura tourné pas moins de 85 films. Dans son ouvrage autobiographique, il décrivit sa carrière avec humour et espièglerie : un vrai bonheur, poil au cœur, ajouterai-je pour avoir le plaisir de lui faire un clin d’œil en le parodiant dans son rôle de Monsieur Belloiseau de «Manon des Sources» …

S57 - Robert Vattier, dit "Monsieur Brun" …

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L'Enfance …

Non, Robert Vattier n’est pas Lyonnais ! Il est né à Rennes, le 2 octobre 1906. Son père, Alphonse Vattier, est officier dans l’artillerie. De sa maman, il dira simplement que c’était une sainte. Il a deux sœurs, Nicole, qui elle aussi sera comédienne, et Cécile.

Le jeune Robert passe une partie de sa petite enfance à Saint-Brieuc. Il se rappellera les beaux jours de ses jeunes années comme ses premières vacances à Saint-Jacut-sur Mer !

Peu après, son père est affecté au Maroc et la famille suit. C'est là-bas qu'il vit la première guerre mondiale …

En 1918, de retour en France, tout ce petit monde s'installe à Bourg-la-Reine. Papa y jouit d'une retraite bien méritée, tandis que Robert est inscrit au lycée Lakanal, proche du parc de Sceaux.

Indiscipliné, l'enfant se révèle un petit chenapan, toujours dans les chahuts, les bêtises de collégiens, les farces, à tel point qu’il est renvoyé : "Partout où je suis passé, d’instinct, j’ai refusé les disciplines. Je ne sais où je vais, je ne sais que me moquer, me révolter et rêver".

Le théâtre …

Auparavant, Robert Vattier aura fait une découverte : le théâtre. Au lycée, on avait emmené les élèves à une représentation de la Comédie Française, «L'étincelle». Il est subjugué. Aussi, lorsque son père l’interpelle solennellement en le vouvoyant pour la première fois de sa vie : "Que décidez-vous, monsieur ?", le jeune cancre n'hésite pas : "Le théâtre !". La réponse-surprise paternelle s’exprime par un sourire. Dès le lendemain, il est inscrit au Conservatoire René Maubel. Dorival, de la comédie française, y prodigue ses cours, agrémentés de ses sages conseils : "N’oubliez jamais de saluer le poulailler, c’est lui qui applaudit toujours le premier !".

Le jeune homme rencontre là de nombreuses personnalités de la scène : Jean WeberJean Weber, René Simon, et celui qui deviendra son inséparable compère pendant de nombreuses années, Pierre BrasseurPierre Brasseur.

Dorival joue régulièrement sur la scène du Français. Le remplace bientôt un jeune homme d’une trentaine d’années, le plus moderne des professeurs ; il s’appelle Fernand LedouxFernand Ledoux. Pourtant, Robert n’est pas admis au Conservatoire.

Pendant un an, Robert et Pierre Brasseur font la tournée des théâtres pour décrocher des petits rôles qu’ils obtiennent avec un certain bonheur.

Enfin, notre jeune homme réussit l’entrée au Conservatoire de la porte Saint-Martin et celui de l’Odéon, dirigé par Firmin GémierFirmin Gémier. Quelques mois plus tard, Pierre s’envolera vers une prolifique carrière avec «Le cœur ébloui». Les chemins des deux amis se sépareront mais ils auront toujours plaisir à se retrouver.

Voilà donc Robert à l’Odéon : "Je dois à Firmin Gémier mes plus profondes sensations théâtrales. C’était un magicien des scènes". Il se souvient du charme de ses partenaires féminines : "Renée Devillers les dominait par la grâce et l’esprit".Il aura par la suite le plaisir de la retrouver sur le tournage de «L’appel de la vie» (1937).

Le théâtre tiendra avec succès une place importante dans la carrière de Robert Vattier qui servira de grands auteurs comme Paul Géraldy, Jean Anouilh, André Roussin, Félicien Marceau, et qui lui permettra de donner la réplique à de grandes vedettes comme Elvire PopescoElvire Popesco, etc.

La renaissance de Monsieur Brun …

A la fin des années 20, Robert Vattier fait une rencontre capitale. A l’Odéon, un des acteurs-piliers se nomme Fernand CharpinFernand Charpin. Celui-ci, sans enfants, va éprouver une affection quasi-paternelle vis-à-vis de son jeune collègue. Il lui prête de l’argent, le guide dans son parcours d’acteur débutant.

Après un intermède dû à son service militaire, Robert est choisi pour donner la réplique à un “môssieur” tout aussi talentueux que colérique, RaimuRaimu. La pièce a pour titre «Ces messieurs de la Santé». Et Charpin est de la revue ! Le timing de la vie militaire n’est pas forcément calqué sur celui du théâtre et Raimu a du mal à l’admettre ! Enfin la permission de répéter est accordée au jeune soldat, pour le plus grand plaisir de Jules : "Tout va bien, Mossieur Vattier commande l’armée française".

Robert Vattier partage sa loge avec Charpin, leurs intimités préservées par une tenture. Un soir, dans le couloir, il aperçoit un jeune homme chaussé d’espadrilles, qui discute avec les machinistes. Sans lui prêter d’attention particulière, il rentre dans la loge. Soudain, il entend une voix marseillaise : "Fernand, dans cette pièce, il y a le plus grand acteur du monde. Il a joué magnifiquement avec Jules !". Charpin, avec un bon sourire, ouvre la tenture et répond : "Ne parle pas si fort ! il serait capable de te croire !". Puis, s’adressant à son ami : "Viens, Robert, que je te présente à Monsieur Pagnol" !

PagnolPagnol, Raimu et Charpin se seront certainement concertés et quelques jours plus tard, c’est le grand Jules en personne qui s’approchera de Robert et lui dira de sa voix grave : "Dites Monsieur Vattier, nous allons reprendre 'Marius'. Pierre Asso ne veut plus du rôle de Monsieur Brun. Si cela vous intéresse de le jouer …".

Ce jour-là, naît véritablement Monsieur Brun : "Je suis entré sans bruit dans la célèbre équipe. Merveilleux plaisir que de jouer la comédie avec Raimu". Il avouera qu’il n’aura jamais essayé de faire jeu égal avec des artistes de cette trempe ! il préférera miser sur les contrastes, les différences. C’est ainsi qu’il aura réussi à exister.

Le cinéma de Marcel Pagnol …

«Marius» (Alexandre Korda, 1931) fut davantage une pièce filmée qu’un film. Robert Vattier participe à la célèbre partie de cartes. Dans la foulée se tourne «Fanny» (Marc Allégret, 1932), avec le célèbre épisode du "Pitalugue", ce bateau qui chavirait inévitablement ! Enfin «César» (Marcel Pagnol, 1936), offre à l'acteur l'occasion d'une seconde partie de cartes, face à la chaise vide de Panisse. Raimu n’appréciant pas qu’un autre acteur que lui ait la vedette, la scène sera tournée rapidement.

Dans «Le Schpountz» (1937), il fait partie de l'équipe de tournage qui monte un “bateau” à Irénée/Fernandel. L'année suivante, Pagnol lui donne un nouveau rôle important dans «La femme du boulanger», celui du curé du village. Raimu qui lui battait toujours un peu le froid, argumentait que tout le monde s'exclamerait : "Monsieur Brun est entré dans les ordres !". Mais, après la magnifique scène de la saoûlerie qu’Orson Welles qualifiera de plus belle scène humaine de tout le cinéma, il s’adresse à son jeune partenaire : "Monsieur Vattier, je pensais que vous ne pouviez pas jouer le curé. Je me trompais, je vous demande pardon. Vous me feriez plaisir en acceptant de dîner avec moi".

En 1952, Robert Vattier reçoit une amicale invitation de Marcel Pagnol qui prépare «Manon des sources». Pas une seconde il ne songe à refuser. Il sera Monsieur Belloiseau, poète pittoresque, dur de l’oreille mais qui amusera tout le monde avec ses jeux de mots-bonheur, "Poil au cœur !".

Rescapé, avec Charles Blavette, de la première bande à Pagnol, il reéapparaît deux ans plus tard dans «Les lettres de mon moulin» où il incarne le prieur angélique qui pardonne au frère Gaucher/Rellys ses abus d’élixir pour pouvoir "remplir les joues des petits orphelins qui lui sont confiés".

Monsieur Brun ches les autres …

Entre les épisodes de la trilogie, Robert Vattier tourne quelques films avec Gaby Morlay, («Jeanne» en 1934, «Les amants terribles» en 1936), Raymond Rouleau («Vers l’abîme» en 1934), Danièle Parola («Aventure à Paris» en 1936) et Raimu à plusieurs reprises («Minuit, place Pigalle» en 1934, «Gaspard de Besse» en 1935, «Monsieur Brotonneau» en 1939).

En 1936, il aura donné la réplique à Renée Saint-Cyr dans «Le cœur dispose» et la connaissance d’André Roussin dont il jouera plusieurs pièces.

Après 1938, il va tourner 31 films avant de retrouver Marcel Pagnol, partageant l'affiche avec les plus grands réalisateurs et les plus grands artistes français. Ainsi, Pierre Fresnay dans «Trois valses» (1938), «Le dernier des six» (1941) et «La main du diable» (1942), Jean Marais dans «Le lit à colonnes» (1942), Arletty dans «Madame Sans Gêne» (1941), Louis Jouvet dans «Entre 11 heures et minuit» (1948), Maurice Chevalier dans «Le roi» (1949), Jean Gabin dans «La Marie du port» (1949) …

Ensuite, on put l'apercevoir dans une bonne trentaine de rôles : «Trois de la Canebière» (1955), «Ni vu ni connu» avec Louis de Funès (1957), «A pied, à cheval et en voiture» face à Noël-Noël (1957), etc. Sur le plateau de «Le président» de Henri Verneuil (1961), où il campe un médecin, il retrouve - tout au moins sur l'affiche - son complice de toujours, Alfred AdamAlfred Adam. «Pleins feux sur l’assassin» lui permet de retrouver avec joie Pierre Brasseur.

N’oublions pas sa jolie interprétation pour la télévision du «Voyageur du siècle» signé de son ami Noël- Noël et ses apparitions dans des pièces amusantes comme «Colinette» de Marcel Achard, où il retrouve Charles Moulin.

Tout au long de cette longue et prolifique carrière, Robert Vattier n’aura pas négligé le théâtre par où il avait commencé, honorant des auteurs comme Jean Anouilh («Roméo et Jeanette», 1946) , Armand Salacrou, Paul Géraldy, etc. Il écrira même de spirituelles comédies comme «Oncle Job», «Le homard à l’américaine» (qui aura certainement fait recette) ou «Gonzalo sent la violette».

Epilogue

Robert Vattier nous a quittés le 9 décembre 1982. Il s’était marié au début de sa carrière à Pâquerette Margerie qui lui aura donné deux enfants, Gilles et Bérangère, future actrice .

Il a eu la belle idée de nous laisser ses souvenirs dans un recueil plein d’à propos, d’humour et de fantaisie, «Les souvenirs de Monsieur Brun».

Il est inhumé au cimetière de Bazoches sur Guyonne dans les Yvelines : "Je renonce définitivement à m’appeler Robert Vattier et par testament j’exigerai que l’on grave sur ma tombe : 'Ci-git Monsieur Brun'". J'ignore si ce voeu a pu être exaucé.

Sources : «Les souvenirs de Monsieur Brun» de Robert Vattier, documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Robert Vattier : "Quand je dis ' je suis Monsieur Brun', tout le monde me reconnaît. Si je me présente 'Robert Vattier', les gens marquent par leur mimique la plus désobligeante des indifférences !"

© Donatienne, juin 2010
Vieux Robert

Je prépare longtemps à l’avance un film qui s’appelle «Manon des sources». Il sera tourné en juin 1952. Tu en seras l’un des ornements, dans le rôle de M. Belloiseau, écrit pour toi. Jacqueline joue Manon, Rellys Ugolin, Arius le boucher, Maffre le forgeron.

Passe au bureau prendre le manuscrit des deux premières parties. Je te donnerai le reste d’ici deux semaines ; c’est écrit, mais non tapé.

Comme d’habitude, mon texte est beaucoup trop long. Il a plus de 300 pages, qui feraient 225 minutes, ce qui ferait 3 h 45. Il faut donc couper 80 pages au minimum. Ton avis me sera précieux.

Je descends dans le midi. Y viendras-tu cet été ?

Je me régale à la pensée de réunir une fois de plus cette troupe, et nous tournerons de notre mieux en souvenir du grand Jules, de Maupi, de Charpin, de Dullac, d’Alida, de Charblay, de Bassac, qui auraient été avec nous, et qui y seront peut-être.

Je t’embrasse

Marcel Pagnol

(Ed.6.3.1 : 21-10-2013)