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Jean TISSIER (1896 / 1973)

Jean Tissier

Qui n'a pas vu au moins un film avec Jean Tissier ?

Il a traversé le XXe siècle du cinéma en incarnant environ 240 personnages ! C'est un de nos comédiens les plus sympathiques et parmi les plus présents du grand écran français. Mais il est vrai qu'il est sans doute inconnu de nos plus jeunes générations.

Sa haute silhouette de dandy nonchalant, sa voix traînante et son expression très suave, mielleuse pourrait-on dire, sont légendaires. Jamais il n'est passé inaperçu. La petite histoire dit qu'on le surnommait “Le non-chalant qui passe” !

Ses amis, et ils étaient nombreux car il était absolument charmant , affirmaient que contrairement aux apparences, comme souvent d'ailleurs, c'était un homme d'esprit, vif, intelligent, et courageux.

Voici donc le portrait de Jean Tissier, plébiscité par nos visiteurs et à qui nous consacrons cette page avec plaisir.

S42 - Jean Tissier, le nonchalant dont on ne pouvait se passer …

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L'enfance …

Jean Tissier est né à Paris, dans cet immeuble cossu au 12, avenue Mac-Mahon, en 1896, un 1er avril , ce qui dès le départ semble un clin d'œil du destin !

De son père, on sait peu de chose, simplement qu'il décède alors que Jean est tout petit et c'est donc Jeanne Tissier, sa mère seule qui l'élève. Un mystère figurera sur son état-civil: le 21 février 1941, il est reconnu par une certaine dame, Sébastienne Tissier.

Au départ, il est donc seul avec sa mère, une maman douce, adorable qui lui chante de petites chansons dont il gardera toujours le souvenir. Une maman qui le gâte en l'emmenant au cirque où il tombe généralement amoureux des écuyères …

C'est un enfant sage, calme mais qui aime bien jouer seul avec ses soldats de plomb qu'il range bien précieusement dans une boîte rouge et dorée, ou bien avec sa ferme miniature, et plus tard avec un petit théâtre en carton où il se fera des mises en scène pour lui tout seul.

La petite famille quitte l'avenue Mac-Mahon pour l'avenue Bosquet. le garçonnet va à l'école dans le quartier du Gros-Caillou. Une école où chaque élève a un petit jardin ; lui, il y plantera des lys ! Le petit Jean a une âme d'ange qui chante des cantiques à la Sainte-Vierge …

La famille habite ensuite rue Gustave-Courbet ; Jean est alors plutôt bon élève, au lycée Janson de Sailly. Il a comme camarade de classe Jacques Porel, le fils de la grande tragédienne RéjaneRéjane, et futur père de l'actrice Jacqueline PorelJacqueline Porel; Réjane aux côtés de qui, il ne le sait pas encore, il jouera un tout petit rôle …mais tout de même … Réjane ! !

C'est l'époque aussi où il apprend le piano.

Sa maman adore le théâtre et l'emmène régulièrement voir des pièces. La Comédie Française ! La première fois, il y est allé en fiacre … puis il assiste à la représentation de «L'Aiglon» d'Edmond Rostand avec De MaxDe Max dans le rôle principal . "Je reçus, ce jour -là, une décharge inoubliable …Je ne dormis pas la nuit , je comprenais la puissance du comédien,… je me voyais acteur,… je serai magnifique et ténébreux".

Sa vocation de comédien naît à cette occasion.

D'autres déménagements … Sa mère n'a plus beaucoup d'argent. Les voilà tout au fond de Grenelle… Il grandit: c'est maintenant un timide adolescent, déprimé, mal dans sa peau et un peu perdu. Il retourne au cirque pour consoler son spleen et voue une véritable admiration au clown blanc Footit (et son partenaire Chocolat) … Quel prodigieux comédien !

La grande guerre éclate ; il cherche du travail pour aider sa maman. Le voilà, pour très peu de temps, dans un négoce de tissu éponge … Puis le journalisme le tente mais il n'a que 18 ans et une tentative non concluante le fait renoncer.

Les débuts au théâtre …

Jean Tissier a toujours son idée en tête : le spectacle, le métier d'acteur. Un jour, il a le toupet (comme on peut en avoir quand on a 18 ans) de se présenter, rue Caumartin, chez le grand comédien Édouard de Max qu'il admire tant , sans y être convié. Ce dernier est amusé par l'aplomb du jeune adolescent et consent à l'écouter: le jeune homme voudrait son avis ! "Reviens demain à 11 h, tu me réciteras quelque chose et je te dirai …" L'adolescent ne se fait pas prier et revient comme convenu ! Il lui déclame du Musset: "Si je vous le disais, pourtant que je vous aime …" (A Ninon). Le grand acteur de l'époque lui dit dans un gentil sourire, après l'avoir bien écouté et observé: "Eh bien ! ce n'est pas mal mon petit ! tu as tout à apprendre mais tu es doué, tu dis juste … ". Ces mots-là prononcés par un grand artiste seront comme un talisman pour lui.

Par ailleurs, un brave abbé tout rond lui prédira d'une belle voix onctueuse de confesseur: "Vous ferez beaucoup de voyages, vous serez adulé des foules et vous bénéficierez de hautes protections." (Jean Tissier, «Sans maquillage»).

Les débuts cependant ne sont pas si faciles que ça ! Il s'inscrit au Cours Leitner. Après quelques refus et échecs, il débute dans «Madame Sans-Gêne» interprétée par la grande Réjane qui lui fait avoir un petit rôle de chambellan de l'empereur. Mais pour la première fois, il rencontre le “vrai public”. C'est à cette époque qu'il se lie d'amitié avec Jean SarmentJean Sarment, lequel va lui apprendre son métier; l'art de se maquiller par exemple … D'autres rôles lui sont confiés au théâtre («La puce à l'oreille» …). Il a d'ailleurs la chance de rencontrer Georges Feydeau lui-même qui lui donna de judicieux conseils et qu'il reverra plus tard.

Mais voici la Première Guerre Mondiale. Il est mobilisé et affecté à Vernon, dans l'artillerie lourde. Heureusement pour lui, la garnison a une troupe théâtrale où il a l'opportunité de rencontrer Victor Boucher et Jean d'YdJean d'Yd. Ces derniers l'intègrent dans la troupe.

Puis, c'est le départ au front. Il a la chance d'en revenir … L'armistice de 1918 … La paix enfin ! Le voilà de retour dans son logis d'Auteuil …

"Gai ! Marions-nous" …

Décrochant de petits rôles de doublure, Jean Tissier donne tout de même la réplique à Charles BoyerCharles Boyer, qui le félicite, et à Jules BerryJules Berry. Il fait la connaissance de Jean Cocteau, et d'un tout jeune premier, Fernand GraveyFernand Gravey.

Plusieurs tournées en province lui feront parcourir 126 000 kilomètres… Nous sommes en 1933 et le voici de retour à Paris. Marcel AndréMarcel André le recommande pour remplacer Jules Berry dans «Le Règne d'Adrienne». Jean endure les sarcasme du metteur en scène mais, le soir de la générale, le 19 avril 1934, il fait un triomphe !

Sacha GuitrySacha Guitry l'engage pour un rôle de marquis dans «Mozart». Dix ans plus tard, il lui confiera : "Je sais que vous êtes remarquable, Tissier, dans le rôle de ‘l'Enfant de Mary’. Tenez … Désiré sera un rôle pour vous … ". Et Jean créera le rôle de Désiré à Bruxelles: nouveau triomphe.

Lors d’une des tournées Baret dans l'Hexagone, où il a la chance de rencontrer le grand MayolMayol à Marseille, il fait la connaissance d' une petite comédienne, de 14 ans sa cadette, Louise Georgette Lalire (on trouve dans certaines biographies le nom de Ponthis, vraisemblablement un nom de théâtre, mais fions-nous plutôt aux références d'Yvan Foucart). Le jeune homme tombe éperdument amoureux pour la première fois. Georgette, fille d'un avocat célèbre de l'époque, a été élevée par sa marraine, Madeleine Durand, fondatrice du journal féministe "La Fronde". Jean lui fait une cour romantique, lui offrant des fleurs, portant ses bagages. Elle habite Pierrefonds, dans l'Oise.

La pièce qu'ils jouent ensemble s'intitule «Gai marions-nous !». Ce qu'ils font, le 31-7-1934, à la mairie du XVIe puis à l'église Saint-Sulpice. Louise Lalire deviendra ce jour-là, à la ville comme à la scène Georgette Tissier. Ce sera la compagne de sa vie ! … Un mariage d'artistes, mais surtout un grand mariage d'amour.

Entre temps, le cinéma fait enfin vraiment appel à lui. Il a 38 ans déjà ! Son succès dans «Le règne d'Adrienne» dont nous avons parlé le fait connaître …

La drôle de carrière …

Le couple se retrouvera sur une même affiche une bonne vingtaine de fois.

Le tournage en Suisse du «Voyage imprévu» (1934), avec sa jeune femme comme partenaire, sera pour tous les deux leur vrai voyage de noce. De ce film réalisé aux environs de Locarno et de la Jungfrau ils garderont un merveilleux et émouvant souvenir.

A partir de ce moment là, la carrière de Jean démarre vraiment. C'est ainsi qu' il va se glisser dans la peau d' un tas de personnages très différents : On va le retrouver châtelain, avocat, paysan, curé, vendeur de voiture, concierge, vieux beau, trafiquant, fakir, centurion romain, roi de France et même  bonne sœur !

Le public commence à reconnaître son talent, tout particulièrement au théâtre dans son interprétation du Polonius de «Hamlet» en 1935. Car le jeune homme se sent la fibre d'un comédien dramatique. Il sera très heureux de lire le jugement de Colette, écrivain et critique : "Pour Tissier, son heure arrive. Il les aura, les rôles qu'il mérite … "

Pourtant, contrairement à son désir profond, il ne se verra proposés que des rôles un peu trop figés et stéréotypés ! On utilise sa nonchalance affichée pour lui confier toujours des emplois fades où il ne peut vraiment pas prouver grand-chose. Certains critiques n'hésitent pas à le traiter de champion des “nanars” ! Il est vrai que si l'on survole sa carrière, on trouve du bon et du presque pire pour parler sobrement ! Il reconnaissait lui-même ces “erreurs de jeunesse” …

Il sut cependant s'imposer à sa façon, lui qui n'avait pas le physique d'un jeune premier . Il l'explique d'ailleurs fort bien dans son livre : "Comme mon personnage était différent de celui que j'avais été pendant mes années d'adolescence et de maturité, avec mon lyrisme, mes emballements, mes fougues ! …Un nouvel être avait surgi en moi … J'étais devenu inséparable d'une certaine conception languissante…flasque…j'étais un mou.. .pendant des années, les provinces françaises ont applaudi ce mou…qu'on a ensuite trouvé irrésistible…" C'est ainsi qu'il devint un artiste populaire que le public était ravi de retrouver aux détours de nombreux films (jusqu'à en tourner 14 par an !).

Mais la guerre éclate … Drôle de guerre … Jean Tissier va pouvoir mesurer sa popularité, un jour de ces tristes temps, où il se trouve sur le quai de la gare de Morlaix. Il rentre précipitamment, vu les événements dans la capitale. Autour de lui, c'est la grande agitation. Les hommes gagnent leur lieu d'affectation. Certains viennent à le reconnaître et lui demandent des autographes ; il hésite … Ce n'est tout de même pas le moment mais les autres d'insister : "Oh si ! Vous nous avez bien fait rire dans le civil, on voudrait emporter là-bas un souvenir de vous". Il avouera plus tard que ce fut l'hommage qui le toucha le plus dans toute sa carrière.

Juin 1940 : comme beaucoup, Jean, Georgette et leur toutou adopté, Roughi, prennent le chemin de l'exode sur les routes de France. Sans trop savoir où ils partent, ils errent des jours durant pour se retrouver à Royan, couchant à la belle étoile sur les plages, dans les dunes. Jean n'oubliera jamais ces heures tragiques. Les événements stabilisés, ils regagnent la capitale où Jean sera alors énormément sollicité par les réalisateurs : dans un journal de 1941, on apprend qu'il ne peut prendre d'engagement avant 1944 !

En 1942, en pleine Occupation, il est désigné comme le comédien préféré des français.

De quelques films, parmi 240 !
  • 1927 : Première - et fugitive - apparition de Jean Tissier au cinéma, dans le «Napoléon» d'Abel Gance, sous le costume d'un garde national, à la Convention.
  • 1934 : Le premier vrai rôle, dans «Le monde où l'on s'ennuie» (1934), où il interprète un conférencier précieux parfois rêveur, face au jeune premier de l'époque, André LuguetAndré Luguet. Tissier se rend aux studios d'Épinay, le jour dit, le cœur battant bien sûr, où il apprend que c'est le jour de “son” décor ! Étonné, gêné, il est pris en charge par les maquilleurs, costumiers, coiffeurs avant d'arriver sur le plateau envahi de lumière : "Je crois qu'on aurait pu faire cuire un œuf sur ma tête" … Toute cette agitation autour de lui, ces éclairages aveuglants … lui font oublier son texte. Déjà professionnel, il parvient tout de même à se reprendre. Le film est projeté au Rex où Jean a sa part d'un franc succès populaire.
  • 1936 : «Messieurs les ronds de cuir» d'Yves Mirande avec le truculent Saturnin Fabre et la jolie Josette Day.
  • 1938 : «J'étais une aventurière» où il a l'honneur d'être le partenaire d'Edwige Feuillère, dans le rôle d'un kleptomane.
  • 1939 : «L'enfer des anges», d'après un scénario de Pierre Véry à propos duquel, avec malice, il racontera qu'entouré de jolies partenaires, " …j'aurai vécu des moments fort intéressants";…Coquin, avec çà !
  • 1942 : Le voici chef d'orchestre, très amoureux de la séduisante Mila Parély, dans «Le lit à colonnes» d'après le roman de Louise de Vilmorin.
  • Dans la foulée, il accomplit une grande performance dans «L'assassin habite au 21» de Henri-Georges Clouzot. Il y incarne le fakir Lallah Poor étrange et intrigant dans cette pension de famille où un crime a eu lieu. Le limier, Pierre Fresnay, arrivera-t-il à découvrir qui est le meurtrier ? Dans ce grand “classique”, on retrouve une superbe distribution : Pierre Larquey, Noël Roquevert, Raymond Bussières, Suzy Delair et plein d'autres “seconds rôles” remarquables.
    La même année, il interprète le juge d'instruction Ducup dans «Les inconnus dans la maison» réalisé par Henri Decoin sur un roman de Simenon, donnant la réplique au grand Raimu.
  • 1943 : A son retour d'exode, il a fait la connaissance de Fernandel, qui le retient dans le casting de sa deuxième réalisation, «Adrien».
  • 1953 : Sacha Guitry met en chantier sa grande fresque historique «Si Versailles m'était conté». "Suivez le guide !", clame-t-il aux visiteurs du Palais du Roi Soleil.
  • 1955 : Guitry récidive : «Si Paris nous était conté». "Suivez toujours le guide !" pourrait-il continuer car il est encore gardien, au musée Carnavalet, cette fois-là …
    Tissier enchaîne avec une joyeuse participation, dans le rôle d'un avocat, aux deux volets «Papa, maman, la bonne et moi» et « Papa, maman ma femme et moi … », aux côtés de Fernand Ledoux, Gaby Morlay et Robert Lamoureux.
  • 1956 : Dans «Notre Dame de Paris», il incarne un convaincant Louis XI.
  • 1957 : il est de l'aventure, de Maigret-Gabin quand celui-ci décide de tendre un piège, oeuvre dans laquelle il figure comme journaliste.
    Vendeur de voiture, c'est son nouveau métier, dans «A pied, à cheval et en voiture» où il tente d'appâter le piéton Noël-Noël.
  • 1958: Nous retrouvons notre bonhomme dans «La vie à deux», le dernier film de Sacha Guitry, qui réunit une pléiade de vedettes : Pierre Brasseur, Louis de Funès, Fernandel, Gérard Philippe, Jean Marais, Edwige Feuillère, Danielle Darrieux, Robert Lamoureux … Quelle distribution !

 

Une fin de vie bien triste …

Jean‑Pierre Mocky, qui l'apprécie et sait bien utiliser ses talents, va lui confier plusieurs fois des rôles bien à sa mesure: on l'aperçoit ainsi dans «Snobs», «Les vierges», «Un drôle de paroissien» - où il fait partie de la brigade “anti pilleur de troncs” aux côtés de Bourvil, Jean Poiret et Francis Blanche, «Les compagnons de la marguerite» et «La grande lessive (!)» - il y incarne le chimiste qui invente le fluide paralysant les antennes TV.

Ses deux dernières apparitions sur le grand écran se font dans «La veuve Couderc» de Pierre Granier-Deferre (1971), où il est le vieux compagnon de Simone Signoret, et dans «Sex-shop» de Claude Berri (1972).

Jean Tissier a écrit ses souvenirs dans un livre plaisant et spirituel «Sans maquillage - Souvenirs et confidences», paru en 1945 !

Tout comme un autre grand artiste, Jules Berry, Jean Tissier aimera l'atmosphère de jeu des casinos et y laissera malheureusement sans doute quelques plumes dorées.

Sa fin de vie aura été dramatique ! Profondément marqué par le décès de son épouse en 1959, ce dont il ne se remettra jamais , ruiné, il est pris en charge par "La roue qui tourne" l'association généreuse de son ami Paul Azaïs avec qui il avait tourné «Adrien».

Opéré deux fois, pratiquement aveugle, il vivra ses derniers mois à Paris. Paralysé et déprimé, admis dans le centre de réadaptation Normandy, à Granville, il sera pris d'un grave malaise, et décédera dans l'ambulance sur le chemin de l'hôpital. Il avait 77 ans. Son dernier domicile parisien aura été un hôtel de la rue des Capucines, non loin de l'Opéra. Il repose au cimetière de Saint-Ouen, dans la même tombe que Mireille Balin. Son grand ami Tino Rossi a pris en charge les frais des funérailles.

Gardons de cet acteur particulier , fort sympathique, à la silhouette facilement repérable, le souvenir affectueux et reconnaissant qu'il méritait.

Documents

Sources : Jean Tissier, «Sans maquillage» (1945), revue «Nos vedettes: Jean Tissier» (1944), documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Jean Tissier : "Il y aurait tellement plus d'amitié entre les humains s'il n'y avait pas ces satanés malentendus qui gâchent tout, qui enveniment tout"

© Donatienne, décembre 2006
Jean et Georgette, un grand amour romantique

Je venais de vivre un grand succès dans «Le Règne d'Adrienne», un succès fou , irrésistible , comme une vague de fond …Du jour au lendemain, j'étais connu …j'étais une révélation …

Il ne me restait plus qu'à me marier pour être complètement heureux …

Pourtant traditionnellement, un comédien cueille, cueille à droite à gauche, au restaurant …la brune, la blonde, la rousse, les décolorées, les platinées …. Toutes, toutes … Ah !que c'est émouvant …et fatigant …

Il y a peut être des comédiens qui mènent cette existence mais personnellement je ne ressemble en rien à ces héros … Je n'aime que la poésie, pas seulement dans les livres, mais dans la vie, dans mes plus petits gestes quotidiens …Il me fallait avant tout de la tendresse, de l'affection …

Soudain, j'ai rencontré l'âme sœur …la jeune fille en fleur à laquelle je rêvais en lisant Proust … la femme-enfant que j'adorais silencieusement quand je me plongeais dans David Copperfield …la «child-wife» …Dora …

Je la vis pendant l'avant-dernière année de mes tournées dans une pièce de Nozières : «La Robe de perles». Elle jouait l'ingénue. Je ne vis qu'elle dans la distribution.

Je l'ai aimée tout de suite, comme cela …le coup de foudre. J'ai senti qu'elle était le petit être promis à mes émois et je l'ai regardée avec angoisse, ne comprenant pas bien l'effroi qui me remplissait le cœur. C'était l'amour qui naissait …chez un homme ayant dépassé la trentaine et pour une petite fille blonde qui commençait à ouvrir les yeux sur la vie . Elle s'appelait Georgette …

Tout de suite, je devinai en elle l'âme sœur et je commençai à l'aimer. Je l'aimais, cela va sans dire d'un amour pur … Des sots souriront! je les laisse sourire … Georgette m'aimerait-elle? Je n'aurais jamais osé l'interroger. Je lui apportais des fleurs dans sa loge, j'essayais de lui épargner les petites vicissitudes du voyage … Je portais ses bagages, son manteau … Je me mettais à côté d'elle au restaurant, dans le train, je lui choisissais la meilleure chambre à l'hôtel.

Notre amour se formait, bouton de fleur qui se prépare à éclore … Je voulais qu'elle soit à moi, rien qu'à moi … J'éprouvais une joie enfantine à la protéger …

Nous échangions des mots vagues et puis ce fut l'aveu de part et d'autre …Oh !un aveu timide, si discret, le premier mot d'amour de Roméo et Juliette …

Jean Tissier - «Sans Maquillage» (1945)

(Ed.6.3.3 : 2-12-2014)