

"Lorsque dans le ciel, une étoile s’allume, c’est comme le clin d’œil d’un ami lointain".On me demande souvent pourquoi j’aime Eddie Constantine. Car on entoure généralement son souvenir de tout un tas de clichés: un peu poussiéreux… carrément démodé … Quand j'ai visionné pour la première fois certains de ses films, je suis tombé dans le même travers. Et puis, j'ai vu «Cause toujours mon lapin». Dans une scène, son personnage, de retour dans son atelier de ventriloque, regarde ses marionnettes traînant sur la table. Il pose sur ces pantins désarticulés un regard d'enfant dégageant une si forte poésie que j'en fus profondément ému. Depuis, pour moi, Eddie Constantine, c’est avant tout, ce regard. Ne voulant pas en rester là, j’ai déniché des bandes moins connues, découvrant, au delà de l'inévitable Lemmy Caution, un véritable acteur. J’ai également appris à connaître le chanteur. Et derrière l’artiste s'est révélé à mes yeux un homme passionné, que la vie a trop souvent malmené. Mais un homme avant tout, qui a su garder son optimisme face aux coups du sort les plus terribles. C’est sans doute Michel Deville, imaginant le personnage de Lucky Jo, qui a su le mieux définir la véritable nature d’Eddie Constantine, "un homme doué d’une grande sensibilité, plein de bonne volonté, de gentillesse et qui se bat contre le sort". Aujourd’hui, L’Encinémathèque vous propose de redécouvrir cet homme aux nombreuses facettes et aux multiples vies… Bonne lecture. Cédric Le Bailly |
| biographie (1917/1945) |
biographie (1946/1957) |
biographie (1958/1965) |
biographie (1965/1993) |
filmographie (1965/1993) |
L'Effet Wilson …"J’oubliais ‘l’effet Wilson”. Vous connaissez William Wilson ? Ce personnage de Poe qui se détruit lui-même en assassinant son double maléfique. Comme lui, ce vieux Lemmy m’a entraîné dans sa descente aux enfers". Comme il y a eu un avant et un après «La môme vert-de-gris», il y aura un avant et un après «Alphaville». Heureusement, Hélène, les enfants, le calme de la ferme et les cavalcades à cheval sont là pour l’aider à passer ce cap. Trois mois après la sortie d’ «Alphaville», sort sur les écrans, «Je vous salue Mafia» (1965), un film que François Guerif qualifie d’"œuvre désenchantée, efficacement menée et remarquablement interprétée". Face à Eddie, Henry Silva joue les tueurs dans cette sauvage chasse à l’homme. Puis ce sera «Nick Carter et le trèfle rouge», un film sombre au héros mélancolique. Pour Jesus Franco, en Espagne, il incarne l’ancien agent secret Al Pereira dans «Cartes sur table», un suspens écrit par Jean-Claude Carrière qui lui offre, le temps d’une scène, la joie de jouer avec un jeune garçon blond, Lemmy Constantine. Et puis… Et puis plus rien! Les propositions n’arrivent plus, ou alors il les rejette. Il vit dans sa ferme. Si les faux amis des jours de succès sont partis, ceux des soirs difficiles sont là pour une chevauchée tardive , une partie de carte, ou tout simplement , par amitié, pour passer un bon moment. Les distributeurs français, plus intéressés, ressortent de leurs cartons un film allemand tourné sept ans plutôt et jamais montré dans les salles parisiennes, «Ca peut toujours servir». On ne le leur fait pas dire … Alors Eddie s’éloigne des plateaux de cinéma pour se rapprocher davantage de son élevage de chevaux. Ses pur-sang participent à diverses courses, Petrone devenant champion du monde. Désormais, son haras lui rapporte autant que le cinéma. Il se lie d’amitié avec un autre éleveur, Jean Moncorgé, connu dans un autre métier sous le nom de Jean Gabin. Et quand un éleveur rencontre un autre éleveur, c’est bien connu, ils ne se racontent pas des histoires de cinéma! Ainsi, pendant deux ans, Eddie Constantine va vivre tranquillement à la campagne … |
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affiche belge bout d'essai pour «Consortium» L'effet Halliday …Un jour une nouvelle proposition se présente: Joël le Moigne, jeune réalisateur, veut relater l'histoire - qui a défrayé la chronique - d’une bande de jeunes gens se livrant au trafic d’alcool. Johnny Hallyday a accepté d’incarner un jeune gangster inventif, débrouillard et plein de fougue. Joël propose à Eddie le rôle du mentor. Le film, provisoirement baptisé «Consortium», ne sera pourtant jamais tourné. Par la magie du cinéma, l'enterrement de «Consortium» fait naître «A tout casser», pour lequel John Berry remplace Joël le Moigne. Le scénario s'est également transformé : un groupe de jeunes gens, mené par Johnny Hallyday et soutenu par un Eddie Constantine aventurier et bagarreur, envisage l’ouverture d’une boite de nuit, projet qui contrecarre les plans de Michel Serrault. Mais l'homme Eddie n'a pas totalement réglé ses comptes avec l'alcool. Clément Michu se souvient d’une scène de bagarre: "Il m’a balancé un pain qui m’a allongé par terre. Tout le monde était plié de rire. Et Constantine de me dire ‘Pardon, excuse-moi, je ne l’ai pas fait exprès… ’. Je peux dire que j’en ai vu de toutes les couleurs sur ce film". Heureusement, les deux principaux protagonistes s’entendent très bien pendant le tournage, l’aîné dispensant quelques conseils à son cadet … John Berry a poussé son oeuvre vers la parodie et le burlesque, au grand dam de son producteur Jean Kerchner, qui décide de reprendre le montage lui-même. le metteur en scène proteste, tandis qu'une cinquantaine de confrères rédige vainement un manifeste en sa faveur. Malgré tous ces problèmes, le film, dont Berry refuse la paternité, attire 2 487 081 spectateurs dans les salles … Malgré cela, Eddie est bien décidé à ne plus retourner sa veste du côté de celle de Lemmy Caution. Ainsi, en 1969, il tourne «Lions love» (1969) pour Agnès Varda. Un jeune cinéaste allemand, Peter Lilienthal,, veut lui confier le premier rôle de son film, celui du révolutionnaire italien «Malatesta». Selon Lilienthal, si Eddie ne ressemble pas physiquement à Malatesta, une grande poésie coule néanmoins de ses yeux. Et voilà notre homme parti pour de nouvelles aventures, outre Rhin cette fois. Appelé par la jeune génération de cinéastes allemands, il enchaîne donc avec Ulli Lomme( («Haytabo»), Fassbinder («Prenez garde à la sainte putain»), etc. Là-bas, il devient l’acteur à la mode que l’on veut avoir dans son film … ou son téléfilm («Victor», 1979) … |
From USA, with Love …Si sa carrière reprend de la vigueur, sa vie sentimentale se dégrade. Hélène et lui, arrivés au terme de leur chemin commun, se séparent, sans heurt ni anicroche. L'ex-mari déclarera même quelques années plus tard: "Je ne sais pas si je ne vais pas demander à Hélène de me ré-épouser. D’autant plus que nous sommes restés très bons amis". Par ailleurs, le monde des courses se révèle impitoyable. Entouré de gens qu'il découvre mal intentionnés, il est obligé de vendre son ranch et ses chevaux (1973), voyant s'envoler une partie de ses rêves d’enfant. Philosophe malgré tout, car "Je rebondis toujours, un jour en bas, le lendemain en haut". On lui propose alors une pièce de théâtre. Le personnage principal est une sorte de caricature de Lemmy Caution. Ainsi, à l’automne 1973, la façade du théâtre des Capucines affiche "Eddie Constantine dans ‘Hold-up’". Si la pièce est un échec qui le contrarie, il en ressort néanmoins heureux d’avoir réussi à remonter sur les planches, retrouvant l'envie d'un contact direct avec le public. Avec son ami Jeff Davis, il entame un nouveau tour de chant au titre quelque peu nostalgique, «La belle époque», avant d'enregistrer un nouveau 45 tours (1974). Parolier, sur des musique de Jeff, il profte de l’occasion pour régler quelques comptes: "On t'aime, on t'aime beaucoup / Quand tu as, quand tu as des sous / Si y'a une tuile ou des ennuis / On se retrouve tout seul, c'est le vide complet / En voyant ça, moi je me dis / C'est pas si mal au fond tu sais d'être fauché". Nouvelle joie en 1973, lorsqu'il travaille avec sa fille Barbara, scripte sur le plateau de «Une baleine qui avait mal aux dents». Hélas, trop rapidement, il se retrouve seul sur le bord de la route. Alors, "Je me suis assis et j'ai donné la vie. Sur une vieille Underwood louée, j'ai tout ressuscité, chevaux, voitures, costards. Ils ont appelé ça un best-seller." «Le propriétaire» décrit le monde impitoyable des courses de chevaux. Quinze jours après sa sortie déjà 65 000 exemplaires sont vendus, et le million est atteint rapidement. Un grand succès qui remet Eddie Constantine à la une de l'actualité culturelle. Plusieurs adaptations pour le cinéma sont envisagées, dont une avec Alain Delon, qui n’aboutissent pas. Aux Etats-Unis, devenu «the god player», le livre est également devenu un grand succès de librairie, et des producteurs comme Carlo Ponti s’y intéressent. Eddie profite de son séjour au pays natal pour jouer dans le téléfilm d’Irvin Kershner «Raid on Entebbe» (1976) relatant le détournement d’un avion d’Air France par des terroristes palestiniens. L'acteur, s'apprête à entamer une carrière américaine. Larry Cohen décide de donner une suite à son film d'épouvante «It’s live/Le monstre est vivant». Lors d’une soirée chez le réalisateur, Eddie fait la connaissance de Dorothea Gibson, magistrate américaine et belle-soeur de Larry. C’est le coup de foudre. En ce début d’année 1979, Dorothea et Eddie se marient à Deauville. Mais, le tournage de «It lives again » achevé, Eddie n’obtient pas de proposition intéressante sur place, tandis que son couple vit déjà ses dernières heures … |
From Germany, with Love …Heureusement, Rainer Werner Fassbinder le rappelle pour «La troisième génération». Grand amateur des films de Godard, il est enthousiasmé de pouvoir travailler à nouveau avec Eddie Constantine, une joie d'ailleurs réciproque. Un jour, dans un studio à Hambourg, Eddie rencontre une jeune productrice, Maya Faber-Jansen. Il a 62 ans, elle en a 40 ans, ils tombent amoureux. Maya est sous le charme: "Eddie a une force attractive extraordinaire". Ils se marient, le 23 mars 1979, et la petite Mia Constantine ne tarde pas à pointer le bout de son nez. Par amour, Eddie décide de quitter la France pour s’installer à Wiesbaden. Une nouvelle vie commence… Dans ce nouvel état d'esprit, il aborde sereinement les années 80. Toujours recherché par les jeunes réalisateurs germaniques, il alterne films et téléfilms. Parfois de courtes apparitions, faites par sympathie, gentillesse, ou pour aider les jeunes à monter leurs projet, leur distillant au passage quelques conseils … La télévision française, se souvenant de lui, l'engage parfois: un épisode de la célèbre série «Les brigades du tigre», , le téléfilm «J’ai bien l’honneur» avec Mylène Demongeot, etc. En 1987, il apparaît en guest star avec son ami Wim Wenders dans «Helsinki-Napoli», une oeuvre du Finlandais Mika Kaurismäki. La même année, il enregistre de nouveaux titres pour un label allemand: «the honeymoon is over», «Today» ou encore «The show must go on», accompagné à la guitare par Andy Knapp. Comme un clin d’œil fait aux téléspectateurs des années 50, Christian Fechner décide de recréer l’univers mythique de Lemmy Caution. Eddie accepte. Malgré leur âge, les cigarettes, le whisky, et les petites pépées ressortent de leurs cartons. Devant les caméras de Josée Dayan, Lemmy Caution reprend du service pour aider la jeune Corinne Touzet à retrouver l’assassin de son père. Pour fêter «Le retour de Lemmy Caution», Eddie chante ses premiers succès, de «Ca bardait» à «Et bailler, et dormir», se bagarre, s’amuse à égrainer dans les dialogues les titres de ses films des années 60. Mais la dernière décennie du 20eme siècle mourant se pointe à l’horizon. Eddie renoue avec un cinéma d’auteur qu’il aime bien, surtout lorsque l’auteur s’appelle Lars Von Trier. Eddie incarne un colonel de l’armée américaine dans «Europa», une évocation de l'Allemagne de l’immédiat après guerre. Puis, direction le Japon, pour «Tokyo no kyusjitsu», avant de rejoindre le casting de la production luxembourgeoise «Three shake-a-leg steps to heaven». |
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le dernier Lemmy Caution Ce bon vieux Lemmy …La ville de Wiesbaden, où la dernière famille Constantine s’est établie depuis plusieurs années, lui rend hommage en 1993 au travers d'une exposition intitulée «Une maison pour Lemmy Caution», accompagnée d'un festival montrant ses meilleurs films. Décidément ce sacré Lemmy a la peau dure. A maintenant 75 ans, Eddie Constantine, la tête encore pleine de projets, envisage d’écrire ses mémoires en collaboration avec le journaliste Ariel Wizman. Mais la vie, et plus particulièrement la mort, ont leur mot dire ... Dans la nuit du 25 février 1993, Eddie souffle à l'oreille de Maya: "Tiens-moi, j’ai l’impression de m’envoler". Rapidement, son cœur cesse de battre. L’apprenti chanteur de Vienne, le chorus boy du Radio city Music Hall de New York, le partenaire d’Edith Piaf, le Lemmy Caution du cinéma, le chanteur de «l'Homme et l'Enfant», le producteur de cinéma, l’éleveur de chevaux, l’un des acteurs phare du cinéma allemand des années 70, l’auteur du best seller «Le Propriétaire» galope désormais au paradis des artistes, laissant le soin à une nouvelle génération de petits Constantine de faire leur bout de chemin dans le monde artistique, qu’ils soient photographe, script, écrivain, chanteur, acteur ou musicien. Et comme dans un ultime clin d’œil, en 1997 est sorti sur les écrans français un film totalement inédit de Jean-Luc Godard : «Allemagne, année neuf zéro». Tourné en 1991, ce film fut l’occasion pour l'acteur de retrouver son metteur en scène d’ «Alphaville». Quatre ans après sa mort, Eddie Constantine vivait une nouvelle aventure de Lemmy Caution sur grand écran. Décidément, "Certains courent après la vie, moi la vie me court après … " |
DocumentsSources: Documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine. (cliquez sur les icônes / click on the thumbmails) ©Cédric Le Bailly, octobre 2005(Ed.4.5.4 : 5-5-2009) |