

"Lorsque dans le ciel, une étoile s’allume, c’est comme le clin d’œil d’un ami lointain".On me demande souvent pourquoi j’aime Eddie Constantine. Car on entoure généralement son souvenir de tout un tas de clichés: un peu poussiéreux… carrément démodé … Quand j'ai visionné pour la première fois certains de ses films, je suis tombé dans le même travers. Et puis, j'ai vu «Cause toujours mon lapin». Dans une scène, son personnage, de retour dans son atelier de ventriloque, regarde ses marionnettes traînant sur la table. Il pose sur ces pantins désarticulés un regard d'enfant dégageant une si forte poésie que j'en fus profondément ému. Depuis, pour moi, Eddie Constantine, c’est avant tout, ce regard. Ne voulant pas en rester là, j’ai déniché des bandes moins connues, découvrant, au delà de l'inévitable Lemmy Caution, un véritable acteur. J’ai également appris à connaître le chanteur. Et derrière l’artiste s'est révélé à mes yeux un homme passionné, que la vie a trop souvent malmené. Mais un homme avant tout, qui a su garder son optimisme face aux coups du sort les plus terribles. C’est sans doute Michel Deville, imaginant le personnage de Lucky Jo, qui a su le mieux définir la véritable nature d’Eddie Constantine, "un homme doué d’une grande sensibilité, plein de bonne volonté, de gentillesse et qui se bat contre le sort". Aujourd’hui, L’Encinémathèque vous propose de redécouvrir cet homme aux nombreuses facettes et aux multiples vies… Bonne lecture. Cédric Le Bailly |
| biographie (1917/1945) |
biographie (1946/1957) |
biographie (1958/1965) |
filmographie (1958/1965) |
biographie (1965/1993) |
l'Olympia …Sur la scène de l’Olympia, Eddie Constantine propose au public un nouveau rythme musical, qui fait déjà fureur aux Etats-Unis : le rock and roll. Se produisant à guichets fermés, il connaît un nouveau triomphe, interprètant, sur cette nouvelle rythmique, des chansons comme «Rock Rock Rock», «Ronde, ronde, ronde»… Dans la foule un jeune adolescent, Raymond Lévesque, chanteur et parolier québecois qui tente sa chance à Paris, vient le féliciter. Ils se connaissent depuis qu'Eddie a chanté un titre de Raymond, «Les trottoirs». Le Canadien évoque sa dernière composition, «Quand les hommes vivront d’amour». Eddie tombe immédiatement sous le charme de ce texte pacifiste. Contre l’avis de tous - et surtout d'Eddie Barclay - il enregistre le morceau: la carrière de Raymond Lévesque est lancée. celui-ci en sera toujours reconnaissant à son interprète: "Eddie est un homme de cœur, très sensible, ouvert à la poésie, et je lui dois beaucoup. Du fond du cœur, je le remercie". Il retrouve sa panoplie d’agent du F.B.I. pour «Incognito». Pourtant, son désir de se démarquer de Lemmy Caution et ses déclinaisons est de plus en plus fort. L’Angleterre va l’y aider. Il y tourne «Room 43/Passeport pour la honte» (1958), réalisé par Alvin Rakoff sous la supervision de Terence Young, dans lequel il interprète un chauffeur de taxi qui tombe amoureux, qui souffre et qui se fait passer à tabac. Dans le dossier de presse, Eddie affirme: "Je préfère triompher grâce à mes amis, plutôt qu’avec la seule aide de mes poings. C’est tout de même plus vraisemblable". Il enchaîne, toujours dans les studios britanniques, avec «The treasure of San Teresa/Larry agent secret)» (1959), une histoire de chasse au trésor où il se retrouve face à Christopher Lee. il conclue sa trilogie britannique sous la direction de Guy Green. Dans «S.O.S. Pacific» (1959), film d’aventure, on le retrouve, après le crash d’un avion, sur une île déserte au milieu des rescapés, quelques minutes avant que celle-là ne soit le théâtre d’un essai nucléaire. |
Les chevaux …Mais, c’est en France qu’il se sent le mieux, auprès de sa famille. Il a eu un vrai coup de cœur pour une vieille ferme entourée de 30 hectares de terre, à Autouillet, près de Montfort-l’Amaury. Tout est à reconstruire, mais Hélène et Eddie relèvent le défi. La maison est rapidement remise en état. La vie stressante des plateaux de cinéma est vite oubliée lorsqu’il est chez lui. Son rêve d’enfant d’avoir des chevaux peut enfin prendre forme. Une vingtaine de bêtes viennent se réfugier à Autouilllet, dont l'étalon de Charles Aznavour, Tempête, venu pour reprendre quelques forces: il ne repartira jamais. Le cheval et le cavalier se sont trouvés et ne se quitteront plus. Lorsqu’il ne tourne pas, Eddie vit au rythme de ses chevaux. Dès qu’il se lève, il court voir ses pensionnaires, heureux et fier de pouvoir offrir à sa famille un cadre agréable. Les enfants s’épanouissent dans le calme de la campagne, entourés d'animaux. L'élevage des chevaux, véritable passion qui rapproche le père et le fils, s'avère également rentable. Certes, Lemmy Caution n'est pas encore enterré («Comment qu'elle est», 1960), mais Eddie Constantine lui préfère la production. Son nouveau projet, «Chien de Pique», se déroulera en Camargue. Yves Allegret réalise ce “western camarguais”. Face à Eddie et Raymond Pellegrin se révèle un jeune débutant, Pierre Grimblat, animateur de radio, rencontre fréquemment Eddie pour son émission «Avant première». Un jour, l'acteur lui lance: "Tu parles vachement bien de mes films. Pourquoi tu n’en ferais pas un?". Un peu surpris, le jeune homme relève le défi. Il part écrire son scénario à la Colombe d’or, à Saint-Paul-de Vence. |
Nouvelle vague …Eddie Constantine reste l'un des acteurs les mieux payés du moment, une vedette sur laquelle on monte un film, statut qui fait peser une lourde pression. Il ressent le besoin de se détendre, loin de Paris. La famille Constantine va peu à peu délaisser son appartement parisien pour s’installer dans son “ranch” d’Autouillet. C’est l’occasion de recevoir les amis et de faire de grandes fêtes. C’est François Truffaut, c’est Jean Luc Godard, c’est Gene Kelly le temps d’une partie de ping-pong, c’est Claude de Givray, c’est John Berry qui apprend à faire du cheval à la petite Barbara, c’est Pierre Grimblat, c’est Henri Cogan qui apprend à nager au petit Lemmy, c’est Johnny Hallyday, c’est Charles Aznavour. Quand le soir tombe une petite randonnée à cheval vient clôturer une journée bien remplie. Eddie retrouve les plateaux de cinéma pour un film à sketchs, «Les 7 pêchés capitaux», avec l’un des chefs de file de la nouvelle vague, Eddie propose à Claude de Givray, ami et scénariste de plusieurs films de Truffaut, de monter un nouveau projet. «Une grosse tête» raconte l’histoire de deux amis aimant la même femme, dans l'univers du karting, sur un tempo de rock and roll. Les Chaussettes Noires, emmenées par Claude Moine / Eddy Mitchell ( et oui le revoilà), participent au tournage. Eddie est heureux d’être entouré de Georges Poudjouly et d’Alexandra Stewart, et de jouer sur des dialogues signés François Truffaut. Il s’envole ensuite vers la Grèce, avec l’équipe de «Bonne chance Charlie», film qu’il produit entièrement. Pour Jean Louis Richard, le réalisateur, Eddie représente “le héros moderne”. Il lui a écrit un scénario sur mesure : afin d’aider un ami à retrouver un ancien tortionnaire nazi, Charlie Paterson se rend en Grèce. Mais son ami est enlevé, et il doit mener son enquête seul. Peu de dialogue, beaucoup de mouvement, et une belle réflexion sur la vengeance. Les critiques sont bonnes. Bertrand Tavernier qualifie le film de “thriller athlétique”. Devant les caméras de François Chalais, l'acteur affirme sa volonté de laisser de côté Lemmy Caution et sa panoplie de cigarettes, de whisky et de petites pépées "pour aller vers des personnages qui garde comme moteur l’action et le dynamisme, mais qui ont plus de profondeur". Pourtant, malgré tous ces efforts, dans la rue, on continue de lui taper sur l’épaule en lui disant "Salut Lemmy"… |
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affiche espagnole Lucky Joe …Après «Lemmy pour les dames» (1962) et «A toi de faire mignonne» (1963), Eddie Constantine enchaîne avec une série de film policiers, qui, pour ne pas porter le label Lemmy Caution, n’en sont pas moins une émanation du personnage crée par Peter Cheyney. Pris dans ses contradictions, il déclare derrière un sourire timide: "Oui, j’aurais aimé jouer dans ‘Hamlet’, et j’en serais capable, malgré les critiques et malgré le public". Qu’elles soient mises en scène par Raoul André, Guy Lefranc, Giorgio Bianchi ou encore Henri Decoin, ces oeuvrettes rentables sont avant tout, pour les spectateurs, des films d’Eddie Constantine. Mais l ’image du bagarreur, du séducteur, et surtout buveur de whisky lui colle à la peau. Ayant de plus à plus de mal à porter un film sur ses épaules, le héros commence à boire: "Je détestais boire, mais je buvais pour m’empêcher de penser. À cette époque, j’étais submergé par tous ces millions de francs, ces millions d’amis, les maisons, les voitures, les costumes. J’étais perdu, étouffé par tout ça". Si, au début, le travers est sans conséquence, au fur et à mesure des années, la quantité de whisky augmentait. Sur les plateaux, l'acteur devient irritable, et colérique, et "s’en prend facilement au petit personnel", comme devait l'avouer sa partenaire dans plusieurs films, Françoise Brion. Décidé à se reprendre, Eddie va suivre plusieurs cures de désintoxication. Un nouveau projet de film va ravir l’acteur et enthousiasmer le producteur: l’adaptation du roman de Pierre Vial Lesou, «Main pleine». Sous les plumes de Michel Deville et Nina Companez, «Lucky Jo» est un petit voleur qui attire la poisse sur son entourage. Pour Michel Deville, le metteur en scène, "Jo est un personnage plus fouillé que ceux qu’interprète Constantine ; un homme doué d’une grande sensibilité, plein de bonne volonté, de gentillesse et qui se bat contre le sort". Le ton du film est sérieux, et même un peu triste ». A la fin, cette fois on voit le héros partir seul en proie à la fatalité qui l’accable. La critique est heureuse de voir Constantine dans un rôle nouveau, tandis que le public, s’il ne fait pas un triomphe au film, reste fidèle à son interprète: 1 101 846 spectateurs en première exclusivité. |
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affiche polonaise Alphaville ou le miroir brisé …1965 marque un tournant dans sa carrière. Eddie Constantine incarne Lemmy Caution, mais Lemmy Caution se joue d’Eddie Constantine depuis maintenant trop longtemps. Il sait qu’il doit quitter son costume de d’agent du F.B.I., quitte à le tuer. Tout commence comme dans un film noir. Nous sommes dans une salle de cinéma, le 5 mai 1965, on diffuse pour la première fois, «Faites vos jeux, mesdames», réalisé par le jeune Marcel Ophuls, histoire d’un agent secret souriant, séducteur, cascadeur et vainqueur. Tout est bien… Mais le lendemain, le 6 mai, c’est le jour de la première d’un nouveau film avec Eddie Constantine en vedette, et réalisé par… Jean-Luc Godard. Tout le petit monde du “show bizz” est là : de Claude Chabrol à Guy Bedos. «Alphaville», sous-titré «Une étrange aventure de Lemmy Caution», est projeté sur grand écran. Eddie, initiateur du projet, a l’intime conviction qu’avec Godard, cinéaste catalogué comme intellectuel, "il sortirait des petits films". Le réalisateur , qui aime Constantine, a eu l’idée de placer son Lemmy Caution dans un univers mortifère. Fini le héros souriant, buveur et bagarreur ! Là, il évolue dans un Paris très noir, un monde déshumanisé, ne comprenant pas ce qui se passe autour de lui. le réalisateur a l’audace de détruire le mythe. Eddie est ravi, même si le tournage est difficile. En voyant le film fini, il se montre un peu déçu, mais défend «Alphaville» coûte que coûte. L'oeuvre divise la critique: on aime ou on déteste. Le public, lui, ne suit pas: avec seulement 62 000 entrées, «Alphaville» est un gros échec commercial. Ce soir du 6 mai 1965, le Lemmy Caution d’ «Alphaville», depuis le côté sombre du miroir, abat définitivement le héros brillant des romans de Peter Cheney. Eddie avoue: "J’ai respiré à ce moment-là. La vedette était morte, vive le comédien!"… Ah! si les choses étaient toujours aussi simples! A suivre ...(Ed.4.5.2: 25-9-2008 |