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3 Donc, Lily m'a offert les cahiers. Mais qui était ce type dont les photos gonflaient les couvertures et qui portait mon nom ? Je l'ai découvert, au fil des pages, fièrement coiffé d'une casquette d'amiral, d'un feutre de G:man, entourant d'un bras musclé un Chaplin déjà vieillissant, blaguant avec Cocteau, dansant avec Gréco. J'ai appris que son monument préféré était la tour de Babel(?), sa boisson favorite le whisky, qu'il cachait un coeur tendre sous ses airs de dur et que, malgré les apparences, il n'était pas dangereux.
Sa chienne s'appelle Caroline, parfois il lui apprend le piano. Sa femme et ses filles sont les “pépées” qu'il préfère. Il baptise son fils Lemmy parce qu'il est superstitieux ou plein de gratitude. Il possède une ferme de plusieurs centaines de millions et vend les oeufs de sa basse-cour, “pour s'amuser”. Il est heureux, épanoui, et jamais à court de projets.
C'est vrai, j'ai fait ces choses, connu ces gens, mais jamais, je le jure, ce type n'a été moi. C'est au mensonge des cahiers que Godard et moi avions réglé son compte. Au mensonge appelé indistinctement Constantine ou Caution. J'ai respiré à ce moment. La vedette était morte, vive le comédien.
J'oubliais “l'effet Wilson”.Vous connaissez William Wilson... Ce personnage de Poe qui se détruit lui-même en assassinant son double maléfique. Comme lui, ce vieux Lemmy m'a entraîné dans sa descente aux enfers.
Oui, oui, j'ai visité l'enfer. L'enfer, c'est tourner avec Fassbinder des choses géniales que personne ne verra jamais. C'est surveiller du coin de l'oeil un téléphone qui va toujours sonner dans la minute qui suit. Regarder s'en aller en lambeaux la fortune qu'un bon génie t'avait sortie toute faite, toute rutilante de la lampe. Vendre tes chevaux, tes voitures, tes costumes.
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Eddie Constantine dans
'Allemagne, année neuf zéro' (1990)
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4C'est t'accrocher à deux cahiers qui racontent le bonheur que tu as flingué, qui était de toute façon le bonheur d'un autre. C'est tomber au fond de la bouteille parce que l'autre abusait du whisky.
Et on remonte. Il faut changer de case, comme aux échecs quand on n'est pas tout à fait mat. Changer de pays. J'étais un cadavre quand Je suis parti pour Hollywood, mes deux cahiers sous le bras, pareils à deux bouées dégonflées.
Là-bas, c'était le désert. Ils étaient tous morts ou tous partis. Les Grands... Il ne restait plus que leurs fantômes.
Alors, dans ce sanctuaire vide, j'ai fait quelque chose. Une chose bizarre pour un assassin, pour un cadavre. Je me suis assis et j'ai donné la vie. Sur une vieille Underwood louée, j'ai tout ressuscité, chevaux, voitures, costards. Ils ont appelé ça un best-seller.
Et devine: le succès est revenu. Les interviews, les photos, et avec elles l'homme des cahiers. On ne peut pas me voir autrement. Tant pis. Maintenant, ça n'a plus d'importance.
Maintenant, j'ai écrit ce second livre, “L'homme-tonnerre”. Encore une fois, ce vieux Lemmy est remonté de ses enfers: il me donne un coup de main pour le vendre.
Après, je repars pour ma planète de fantômes. Je m'en retourne fabriquer des mondes aussi factices et aussi vrais que tous ceux que j'ai connus.
Et ça n'a pas fini de rigoler, moi et mes deux cahiers.
Eddie CONSTANTINE
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