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Margaret RUTHERFORD (1892 / 1972)

Margaret Rutherford

Avec son allure impayable de sympathique bouledogue, Margaret Rutherford avait peu de chance de se voir proposer les rôles d'Ophélie ou de Juliette !

Son tempérament comique en fit pourtant l'un des monstres sacrés les plus populaires du cinéma anglais, devenant même à près de soixante-dix ans une star internationale grâce à son interprétation de Miss Marple dans quatre films inspirés de l'oeuvre d'Agatha Christie.

S24 - Margaret Rutherford, la “drôle de Dame” du cinéma britannique …

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Traumatismes de l'enfance …

Margaret Benn naît à Londres le 11 mai 1892. Le contexte familial est particulièrement chargé : souffrant de dépression chronique, son père, William Benn, a connu l'internement dès le début de son mariage ; après un premier séjour à l'asile, il s'en prend à son pasteur de père et le tue dans une crise de folie (pour la touche d'excentricité britannique, ajoutons que l'arme du crime fut …un pot de chambre !). Considéré comme irresponsable, il est à nouveau hospitalisé pour de nombreuses années avant de retrouver son épouse, Florence Rutherford.

Peu après la naissance de leur fille unique, le couple décide de s'installer aux Indes. Margaret y vivra jusqu'à l'âge de trois ans, date d'une nouvelle tragédie : enceinte, sa mère se suicide ; son père sombre de nouveau dans une dépression dont il ne sortira plus.

Margaret retrouve l'Angleterre et ce qui lui reste de famille : une tante installée à Wimbledon. C'est là qu'elle passera ses années de jeunesse, ignorant très longtemps le sort d'un père dont elle ne porte plus le nom, histoire d'échapper à la honte attachée à ce patronyme. Devenue adulte, elle connaîtra à son tour les affres de la dépression qui la contraignirent à de nombreuses cures de repos et, parfois, à des traitements bien plus lourds …

Débuts au théâtre …

Fascinée dès l'enfance par l'univers du théâtre, Margaret rêve d'égaler ces comédiennes mythiques que sont Sarah BernhardtSarah Bernhardt ou Eleonora DuseEleonora Duse. Sa tante l'encourage en lui faisant donner des leçons d'art dramatique mais souhaite un métier plus sérieux pour sa nièce : pourquoi pas professeur de diction ou de piano ? C'est dans cette voie que s'oriente la jeune femme, persuadée de toute façon que les rôles d'ingénue ne seront pas sa tasse de thé.

A la mort de sa tante, un héritage bienvenu lui permet de suivre, à 30 ans passés, les cours de l'Old Vic, temple du théâtre anglais. En 1925, elle se produit pour la première fois sur scène, réussissant le prodige de jouer dans le même spectacle la fée Carabosse et le Prince Charmant ! Aux côtés d'Edith EvansEdith Evans, on la retrouve dans plusieurs pièces de Shakespeare, comme «La mégère apprivoisée» ou «Le marchand de Venise». Lorsqu'il s'agit de monter «Roméo et Juliette», c'est le rôle de Lady Capulet qui lui échoit.

En dix ans, elle participe ainsi à un nombre considérable de productions théâtrales jusqu'au succès de «Short story» (1935), une pièce écrite par le comédien Robert Morley qui restera un ami fidèle. Margaret s'affirme comme une redoutable voleuse de scènes, au grand dam de certaines de ses partenaires. Si ses interprétations “sérieuses” laissent les critiques sceptiques – ce fut le cas lorsqu 'elle joua Mrs Danvers, la sinistre gouvernante de «Rebecca» - elle déclenche l'hilarité générale, dirigée par John GielgudJohn Gielgud sur la scène du Théâtre du Globe, dans «Il importe d'être constant» (1939) d'Oscar Wilde : le rôle de Miss Prism, la vieille fille distraite à l'origine de tous les quiproquos, semble écrit pour elle (elle le reprendra d'ailleurs avec brio dans le film d'Anthony Asquith en 1952).

"Un Michel Simon en jupons …"

Margaret Rutherford aborde le septième art dès 1936. Une douzaine de films plus tard, elle n'a pas encore trouvé le chemin du succès. C'est Noël Coward, le “Sacha Guitry anglais”, qui donnera le coup de pouce indispensable : en 1941, il écrit à son intention le rôle de Madame Arcati, l'extravagante medium de «L'esprit s'amuse». La pièce triomphe à Londres pendant deux ans, redonnant le moral à une population accablée par le Blitz. Lorsque David Lean porte la pièce au cinéma en 1944, Margaret crève enfin l'écran. Il faut la voir, sous l'œil ahuri de Rex Harrison, se préparer pour sa séance de spiritisme ou pédaler joyeusement sur les routes du Kent ! La sortie française ne passe pas inaperçue : le critique Jean-Georges Auriol lui attribue son surnom fameux de "Michel Simon en jupons". Si la comparaison n'est guère flatteuse en termes de beauté féminine, il faut y voir surtout un hommage à la force comique de l'actrice.

Dès lors, les caméras ne lâcheront plus Margaret Rutherford. Bien sûr, il y aura toujours le théâtre ("L'amour de ma vie", dira-t-elle), mais aujourd'hui c'est bien pour sa contribution à la comédie britannique d'après-guerre que cette grande dame reste dans nos mémoires. A l'instar de Noël Coward, les scénaristes écrivent pour elle des rôles sur-mesure de vieilles filles originales ou d'aristocrates excentriques comme la grande duchesse Gloriana de «La souris sur la lune» de Richard Lester (1963).

L'une de ses prestations les plus mémorables demeure le professeur Hatton-Jones, spécialiste d'histoire médiévale, dans «Passeport pour Pimlico» de Henry Cornelius (1949). Elle côtoie les plus grands comédiens anglais (Robert DonatRobert Donat dans «The Magic Box» ou Michael RedgraveMichael Redgrave dans «Il importe d'être Constant») et particulièrement les rois de l'humour british, comme Alastair SimAlastair Sim, Terry‑ThomasTerry-Thomas ou Peter SellersPeter Sellers. Mais elle ne se laisse pas démonter face à des partenaires plus étonnants, aussi imperturbable devant Glynis Johns en sirène dans «Miranda» (1948) qu'en spécialiste du langage animalier confrontée à «Un alligator nommé Daisy» (1955) !

Miss Marple or not Miss Marple ?

Si l'on excepte «L'esprit s'amuse», le rôle le plus célèbre de Margaret Rutherford lui fut donné par un ancien assistant de David Lean, George Pollock, qui la dirigera à quatre reprises en Miss Marple : «Murder She Said/Le train de 16h50» (1962), «Meurtre au galop», «Murder Most Foul/Lady détective entre en scène» et «Murder Ahoy/Passage à tabac» (1964).

Fut-elle l'interprète idéale du rôle ? Les spécialistes d'Agatha Christie lui préfèrent désormais Joan HicksonJoan Hickson ou Geraldine McEwanGeraldine McEwan, vedettes récentes de séries télévisées britanniques. Si l'on se réfère à la description du personnage proposée par la romancière, il paraît impossible d'y superposer l'image de Margaret Rutherford : la fluette demoiselle qui résout les énigmes entre deux tasses de thé cadre difficilement avec cette grande jument de Margaret, affublée des costumes les plus improbables, empruntés généralement à sa garde-robe personnelle !

Agatha Christie se montra toujours réservée sur le traitement comique proposé par les scénaristes des quatre films, sans parler des infidélités constantes à l'œuvre originale : seul «Le train de 16h50» adapte vraiment une aventure de Miss Marple. Malgré tout, elle reconnut le talent de l'actrice et lui dédia «Le miroir se brisa» en ces mots : "To Margaret Rutherford in admiration".

Malgré la faiblesse de leur mise en scène, ces films réservent toutefois quelques bons moments lorsque la distribution inclut de fortes personnalités, comme James Robertson JusticeJames Robertson Justice ou Robert MorleyRobert Morley. Le rôle de “Lady Detective” ouvrit à Margaret une carrière internationale dans les années 60, lui permettant de croiser Danny Kaye en «Doublure du général» (1961), Sophia Loren et Marlon Brando dans le dernier Chaplin, «La comtesse de Hong Kong» (1966) et partager l'affiche prestigieuse de «Hôtel International» (1963) avec Elisabeth Taylor, Richard Burton et Orson Welles ; malheureusement, le metteur en scène Anthony Asquith (qui la dirigeait pour la cinquième fois) était visiblement à bout de souffle. N'importe : le rôle de la duchesse de Brighton (qu'elle refusa tout d'abord, ne le trouvant pas assez drôle) fut réécrit tout spécialement pour elle et lui rapporta l'oscar du second rôle féminin.

Deux ans plus tard, Orson Welles lui donne l'opportunité de renouer avec les rôles de ses débuts grâce au personnage de Mistress Quickly dans son «Falstaff».

En France, sa popularité est telle que les producteurs de «La vieille dame indigne» de René Allio songent d'abord à elle pour le rôle principal … Interrogé à cette époque sur sa vedette féminine préférée, George Harrison répondit sans hésiter : "Margaret Rutherford !".

Vie privée …

Parmi les infidélités à l'œuvre d'Agatha Christie recensées par les exégètes, la présence aux côtés de Miss Marple d'un vieil ami bibliothécaire, Mr.Stringer, ne manqua pas de surprendre. L'explication était toute simple : l'actrice exigeait à ses côtés la présence de son mari, Stringer Davis !

Après de longues fiançailles, le couple s'était uni en 1945. Comédien obscur, Stringer Davis fut tout à la fois le partenaire occasionnel, le secrétaire particulier, le confident et l'infirmier de son épouse, tout particulièrement lors des phases dépressives récurrentes. Lorsqu'en 1966, peu après le tournage d' «Arabella» de Mauro Bolognini, Margaret dut renoncer à sa carrière pour raison de santé (maladie d'Alzheimer), le couple se retira dans le Buckinghamshire où Stringer prit soin d'elle jusqu'au bout : "Pour lui, elle n'était pas seulement douée, elle était belle", écrivit un ami du couple.

Ce duo improbable adopta au début des années 60 le jeune écrivain Gordon Langley Hall, rencontré lors d'une tournée américaine. Celui-ci décidera plus tard de changer de sexe et de se marier, ce qui ne perturbera pas outre mesure sa mère adoptive : "L'imprévu a de tout temps constitué le sel de mon existence et ce n'est apparemment pas terminé !" se bornera-t-elle à remarquer, ajoutant simplement qu'elle souhaitait au jeune couple la même longévité qu'au sien !

Officier de l'Ordre de l'Empire Britannique en 1961, anoblie par la Reine en 1967, Dame Margaret Rutherford eut le temps d'écrire son autobiographie en collaboration avec Gwen Robyns avant de décéder le 22 mai 1972, à l'âge de 80 ans. Toute la crème des comédiens britanniques assista aux obsèques, soulignant le caractère enthousiaste d'une actrice toujours désireuse de jouer, d'une partenaire irréprochable qui n'avait jamais médit de personne. Oui, vraiment, une sacrée bonne femme !

Documents

Sources : Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine. Notre “collectionneuse”, Marlène Pilaete, a publié une page sur Margaret Rutherford dans sa galerie N°6, «Promenade dans un jardin anglais».

Margaret Rutherford : "On m'a toujours affirmé que j'étais un clown né. Pourtant je ne me suis jamais considérée comme tel. Je me suis efforcée de jouer mes rôles comme je les voyais, sans penser forcément à faire rire".

© Jean-Paul Briant (mai 2012)
(Ed.6.3.1 : 9-9-2013)