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HÔTEL du NORD

de Marcel Carné

France, 1938

présentation presse projection  
La petite histoire

Lorsqu’il s’attaque en 1938 au tournage de son nouveau film, «Hôtel du Nord», Marcel Carné n’est plus le cinéaste débutant de «Jenny» : sa première œuvre de fiction est sortie deux ans plus tôt grâce à l’appui de son actrice principale, la grande Françoise RosayFrançoise Rosay, épouse du cinéaste Jacques Feyder dont Carné fut l’assistant de 1929 à 1935. Si «Jenny» est plutôt bien reçu par le public, il n’en va pas de même pour sa deuxième collaboration avec Jacques PrévertJacques Prévert : le génial «Drôle de drame» est totalement incompris. Carné raconte lui-même dans son autobiographie que certains spectateurs traitaient les auteurs de “crétins” lors des projections : "Bizarre, vous avez dit bizarre …?". Quoi qu’il en soit, la réalisation suivante du duo Carné - Prévert sera plus appréciée puisqu’elle vaudra à son réalisateur le Prix de la Mise en scène à Venise : il s’agira tout simplement de «Quai des Brumes» !

Carné se lance donc dans l’adaptation du roman populiste d’Eugène Dabit, «Hôtel du Nord», paru en 1929. L’idée de départ vient du producteur Lucachevitch qui veut absolument trouver un rôle de premier plan pour AnnabellaAnnabella. De retour d’Hollywood, la vedette de «Quatorze Juillet» mène une carrière internationale. Visiblement, le projet n’enchante pas spécialement Carné qui considère que sa vedette est tout au plus “gentille” - avec toutes les connotations aimables que cela sous-entend. Son scénariste Henri Jeanson n’est pas en reste, qui considère tout simplement qu’elle n’a aucun talent ! Ces jugements peu galants n’empêchent pas les deux compères de se lancer dans l’adaptation du roman avec la complicité de Jean Aurenche, Prévert étant aux abonnés absents pour cause de voyage à l’étranger. L’idée de Jeanson est d’attribuer un rôle conventionnel à Annabella tout en mettant au premier plan deux personnages secondaires : une prostituée, Madame Raymonde, et son protecteur, Monsieur Edmond. Ces deux rôles en or sont aussitôt dévolus à ArlettyArletty (rencontrée par Carné sur le tournage de «Pension Mimosas») et Louis JouvetLouis Jouvet, ami de Jeanson qui lui mitonnera toute une série de dialogues savoureux au cours de sa carrière. Dès l’écriture du scénario, Carné s’inquiète : Jeanson ne s’intéresse qu’aux deux rôles de complément et néglige totalement le couple vedette. Il faut dire que celui-ci déteste Jean‑Pierre AumontJean-Pierre Aumont, engagé pour jouer le jeune amant suicidaire d’Annabella. "Je n’écrirai pas pour lui, na !", dit-il à Carné, qui poursuit : "Il écrivit. Mais mal. Exprès. Par esprit de vengeance".

Lorsque Carné s’inquiète des réactions éventuelles d’Annabella à la lecture du scénario, Jeanson part d’un grand éclat de rire : "Et alors ?". Mais ces inquiétudes n’étaient pas justifiées : la jeune femme trouve le scénario excellent, preuve sans doute qu’elle était plus futée que ne le pensaient ces messieurs !

Toutes les appréhensions du metteur en scène semblèrent se confimer dès le début du tournage : il s’avouera déçu par les premières scènes du couple vedette, desservi selon lui par un dialogue plutôt faible. Plus inquiétant, ArlettyArletty s’avère incapable de mémoriser les déplacements complexes voulus par Carné lors du premier échange entre Madame Raymonde et Monsieur Edmond :

"Arletty devait aller et venir dans la chambre, et jouer avec de nombreux accessoires tout en disant un texte rigoureusement plaqué sur chacun de ses déplacements. On répète une première fois. C’est la catastrophe. La pauvre Arletty mélange texte, mouvements et accessoires comme il n’est pas permis. On recommence. Une fois, deux fois, trois fois … Le résultat est identique. Qui plus est, elle commence à s’énerver. Quant à moi, je suis pris de panique".

Finalement, le metteur en scène propose à son actrice d'interpréter lui-même la scène : "Et me voilà prenant l’inhalateur, le respirant, mettant la serviette sur ma tête, puis m’emparant de la boîte de rimmels, de la brosse, me faisant les cils…Personne ne rit, alors que la scène jouée par un homme s’y prête amplement". Là-dessus, Arletty joue la scène parfaitement et le réalisateur, soulagé, lui saute au cou ! Ainsi débuta une belle liaison professionnelle qui allait donner en quelques années, sur de mythiques scénarios de Prévert, toute une série de chef-d'oeuvres célèbres.

Difficile d’évoquer «Hôtel du Nord» sans revoir le magnifique décor conçu par Alexandre Trauner : le Canal Saint-Martin et l’Hôtel du Nord reconstitués près des studios de Billancourt. Le producteur, effrayé par la somme demandée pour le décor s’écrie : "150 000 francs pour construire un hôtel sordide ! Pour ce prix-là, faites-moi au moins le Ritz !".

Le débutant François PérierFrançois Périer (dans le court rôle, audacieux pour l’époque, d’un pensionnaire homosexuel) restera marqué par les colères du jeune metteur en scène : même les vedettes n’en mènent pas large et se plient à sa discipline ! Le tournage fut un moment interrompu en septembre 38 par les menaces de guerre. Certains acteurs, dont Jean-Pierre Aumont, sont mobilisés et Carné enrage contre Hitler : "Me faire ça, à moi !". Les accords de Munich ramenant l’illusion de la paix, le film reprend et la présentation publique a lieu en décembre 38.

Comme prévu, c’est la consécration pour Arletty qui devient une vedette de premier plan. Marcel Achard s’enthousiasme dans "Paris-Soir" : "C’est l’un des meilleurs films de l’année, le meilleur peut-être. On ne pourra plus oublier le couple burlesque, extravagant et adorable que forment Louis Jouvet et Arletty. Le dialogue de Jeanson est foudroyant, le plus brillant de tous les dialogues de cinéma".     

Dans son autobiographie, Arletty elle-même ne sera pas en reste : "Mes vrais débuts au cinéma. Un rôle épisodique - six jours – mais ce rôle vaut les 1500 lignes de Cyrano !". Elle y commente avec humour sa toilette : "Robe zip, un sac de Schiaf, et une mini fourrure. Luxueusement chaussée par Perugia, modèle exclusif, représentant au moins quatre-vingts passes de Madame Raymonde !". Quant au fameux mot - "Atmosphère, atmosphère …" - elle refusera toujours de le répéter car, dira-t-elle, "il appartient au public".

N’oublions pas toutefois une distribution réunissant la crème des seconds rôles du cinéma français : Jane MarkenJane Marken et André BrunotAndré Brunot dans le rôle des propriétaires de l’hôtel, Paulette DubostPaulette Dubost en épouse volage d’un tout jeune Bernard BlierBernard Blier, sans oublier AndrexAndrex, LouvignyLouvigny, RaymoneRaymone, Henri BoscHenri Bosc, René BergeronRené Bergeron et – paraît-il – Dora Doll, mais bien malin qui la discernera !

Pour en revenir à Annabella, citons le point de vue de Jacques Siclier paru dans "Télérama" : "Annabella, comédienne fine, sensible, très attachante, entretient, avec un Jouvet inhabituel, des rapports de passion et de fatalité. Elle est le personnage principal de cette œuvre où passe l’air du temps (la guerre d’Espagne, le chômage …) et où Jouvet traîne les rêves illusoires d’un déclassé que le milieu ne lâchera pas". On ne saurait mieux dire ... Et, comme cet ancien habitué du «Masque et la plume», rien ne nous empêche de préférer «Hôtel du Nord» à «Quai des brumes» !

Sources : «La défense» d'Arletty (1971), «La vie à belles dents» de Marcel Carné (1979), «Profession : menteur» de François Périer (1990).

Jean-Paul Briant, mars 2010
Ed.5.2.1 : 10-3-2010