BALLADA O SOLDATO

(la Ballade du soldat)

de Grigori Tchoukraï - U.R.S.S., 1959

 

LA PETITE HISTOIRE

'affiche'Grigori Tchoukhrai est né en Ukraine dans la petite ville de Melitopol en mai 1921. Juste avant le conflit mondial, il entre à l’Institut d’Enseignement professionnel de la Cinématographie qui dépend du ministère de la culture Russe (V.G.I.K) .Le pays étant menacé, il est engagé dans une unité de parachutistes, puis démobilisé sur blessure en toute fin de conflit. En décembre 45, il retourne au V.G.I.K. A l’époque ses professeurs sont les réalisateurs Mikhaïl Romm et Serguei Youtkevich. Fraîchement diplômé, il rejoint la maison de production Mosfilm. Sa première réalisation date de 1956 pendant la période du dégel avec une oeuvre très remarquée, «Le quarante et unième».

Le projet de «La ballade du soldat» démarre mal pour Tchoukhrai, à cause de l’insignifiance du sujet tant décrié par le conseil artistique.

Le scénario, une fois achevé, tombe sur la table du comité cinématographique qui convoque son auteur  : « Voyons ! Vous avez combattu à Stalingrad, ce fut une grande bataille, convenez-en, et là… Ce scénario…Un garçon, une fille, un toit à réparer… Ce n’est pas sérieux !… Vous avez tourné  ‘Le quarante et unième’, un film remarquable qui est applaudi dans le monde entier. Grâce à lui, vous avez été primé à Cannes, partout ailleurs, et voici que vous voulez filmer une bêtise pareille ! »

Tchoukhrai, devant une telle opposition, défend bec et ongles son scénario et insiste lourdement sur le fait que ce projet est l’affaire de sa vie, qu’il a le devoir de le réaliser, en mémoire de ses amis qui sont tombés sous les armes pendant cette maudite guerre: « J’ai été soldat. C’est comme soldat que j’ai parcouru le chemin de Stalingrad à Vienne. En route, j’ai laissé beaucoup de camarades qui m’étaient chers. »

Le conseil artistique approuve tout de même le projet et donne son feu vert pour le tournage. On apprendra plus tard que l’influent réalisateur Mikhaïl Romm soutenait le projet de Tchoukhrai.

Le réalisateur se voit imposer le casting avec, dans les premiers rôles, Oleg Strijenov et Liliana Alechnikova.

Aux premiers tours de manivelle, la cheville du metteur-en scène est malencontreusement percutée par un véhicule militaire qui en croisait un autre, faisant l’objet d’un plan peut-être trop serré. Pendant son séjour à l’hôpital, il a tout le loisir pour se convaincre que les acteurs principaux n’ont pas le profil adapté pour le film qu’il veut réaliser. Ce fut pour Tchoukhrai une autre épreuve de force que d'exiger ce changement, car à cette époque on n’avait pas pour habitude de contester des premiers rôles imposés.

Pour le rôle principal, il obtient sans trop de difficulté un jeune premier, Vladimir Ivachov, élève de Mikhail Romm au V.G.I.K. Mais il aura plus de mal à enrôler la jeune comédienne Jeanne Prokhorenko, issue de l’illustre école du théâtre d’art.

Radomyslensky, qui en est le recteur, s’indigne auprès de Tchoukhrai : « Elle n’est qu’en première année… Nos artistes, nous ne les laissons partir qu’à la demande de réalisateurs confirmés, parce que vous nous les abîmez. Regarde, tous ces portraits aux murs. Des acteurs célèbres du monde entier enseignent chez nous »

Grigori Tchoukhrai signifie à son interlocuteur qu’il ne peut se passer de cette comédienne : «Chez nous, à la V.G.I.K, il y a aussi des portraits aux murs et ces gens là ne sont pas davantage les moins connus dans le monde... Aussi, nous n’allons pas faire de la démagogie...»

A la suite de quoi, Jeanne Prokhorenko aura toute liberté de réflexion pour choisir la voie qui lui convient.

Pour la reprise du tournage, une forte fièvre atteint le réalisateur. C’est la typhoïde qui le frappe. Le tournage doit de nouveau s’interrompre et n’aura pas beaucoup avancé depuis le premier incident.

De retour de convalescence, une mutinerie l’attend ! Son équipe refuse de tourner avec les nouveaux protagonistes, estimant qu’ils sont trop méconnus du public. Il en fait donc remplacer la moitié avant de reprendre le tournage.

Pendant celui-ci, il congédie l’opératrice Era Mikhaîlovna pour avoir tenu deux réunions de travail sur l’inconsistance du scénario, estimant que le film n’avait pas sa place au sein du patrimoine cinématographique soviétique. Elle fut remplacée sur le champ par Vladimir Nikolaev.

Le tournage achevé, les différents distributeurs conviés à la projection par la Mosfilm pensent unanimement que la pellicule est bonne à jeter au rebut parce que le film ne fera pas recette, à moins de procéder à quelques coupures et de modifier certaines scènes.

photographie Tchoukhrai, présent dans la salle, refuse toute retouche et se met en colère lorsqu' il entend dire que son film n'est que l'illustration d'une banale histoire : « Vous n’avez pas honte ? Mes blessures qui n’ont pas encore cicatrisé se rouvrent. Nos veuves n’ont pas encore fini de pleurer leurs fils et maris tombés à la guerre, et vous criez que c’est de la simple histoire. Vous n’avez pas honte ? »

L'oeuvre, considérée comme anti-soviétique et anti-populaire, sortit uniquement dans quelques salles, loin des métropoles, et le réalisateur fut rayé des listes du parti.

Malgré cela, «La ballade du soldat» fut remarqué à Cannes en 1960 où il obtint le prix du meilleur film pour la jeunesse pour « son haut humanisme et son excellente qualité artistique » et le prix de la meilleure sélection avec «La dame au petit chien». Il obtint également le Golden Gate du Festival de San Francisco. Citons enfint les nominations aux Oscars 1961 de Valentin Ejov et Grigori Tchoukhrai pour le meilleur scénario original.

Tchoukhrai gardera toute sa confiance au compositeur Mikhail Ziv, en faisant de nouveau appel à ses services deux années plus tard pour écrire la musique de son film suivant, «Ciel Pur», resté méconnu chez nous … Mais il se pourrait bien que La Dernière séance répare un jour cette injustice !

Le film sortit en France en juin 60 pour presque 2 000 000 d’entrées. Un bon résultat, donc.

Grigori Tchoukrai:

« Dans ce film, j’ai voulu parler de mes camarades, des hommes de mon âge, devenus soldats en sortant de l’école. Ce que nous avons voulu montrer, Valentin Ejov et moi, ce n’est pas comment notre héros a fait la guerre, mais quelle sorte d’homme il était, pourquoi il s’est battu.

Renonçant aux scènes de batailles, aux accessoires habituels des films de guerre, nous avons cherché un sujet qui flétrit la guerre.

A travers le film passe le touchant amour de notre héros pour la jeune Choura qu’il a rencontrée dans sa courte vie. Ce garçon pouvait devenir un bon père de famille, un mari affectueux, un ingénieur ou un savant, il pouvait cultiver le blé ou des jardins. La guerre ne l’a pas permis. Il n’est pas revenu. Combien d’autres ne sont pas revenus ! ».

Fernand Cabrelli, novembre 2007

 

 

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(Ed.4.5.1: 13-8-2008)

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