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David LEAN (1908 / 1991)

David Lean

Retracer la vie de David Lean, c'est raconter l'histoire du cinéma britannique. Parler de son quotidien, c'est décrire ses films.

Le monumental ouvrage de Kevin Bronlow, «David Lean, une vie de cinéma», fait définitivement le tour du sujet et nous permet de découvrir un professionnel totalement obnubilé par son travail, tout en traçant un portrait plus réservé de l'être humain.

Etrange destin tout de même que celui de ce fils de quaker, totalement réfractaire aux études au point qu'il en gardera toujours le déplaisir de l'écriture, et qui devint le réalisateur le plus honoré de l'histoire du cinéma : oscars américains et britanniques et autres breloques en tous genres.

Ses “grands” films figurent parmi les plus ambitieux, les plus célèbres et les plus “juteux” : «Le Pont de la Rivière Kwaï», «Lawrence d'Arabie», «le Dr Jivago» … Et que dire de ceux qu'il aurait pu tourner («Ben Hur», «Gandhi» …) ou de ses projets inaboutis («le Bounty», «Nostromo» …) ?

Assez parlé, d'autant plus qu'il y a beaucoup à écrire. Alors, silence et …

« MOTEUR ! »

S31 - Sir David Lean, chasseur de médailles …

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Les racines …

David Lean est né le 25 mars 1908, à South Croydon, une circonscription londonienne, dans une famille dont les souches maternelle et paternelle trouvent leurs racines en Cornouaille.

Son père, Francis Lean, exerce la profession d'expert comptable. Sa mère, Helena Tangye, issue d'une famille d'industriels bénéficiant d'une flatteuse réputation locale, s'occupe au foyer, affaire non négligeable à cette époque.

Le couple Lean appartient à la communauté des Quakers, secte religieuse d'obédience chrétienne qui rejette l'hypocrisie et les ostentations de l'Eglise traditionnelle, fut-elle anglicane. En 1911 naît Edward Lean, frère de David, avec lequel celui-ci ne supportera guère la comparaison, tout au moins pendant un certain temps !

L'enfance de David

Car le petit David ne se montre pas un brillant élève. Les témoignages et les documents soulignent ses difficultés scolaires "en lecture, en écriture et en mathématiques". On ne peut faire plus mal, et l'intéressé traînera ce handicap toute sa vie, à tel point qu'il refusera, le temps venu d'écrire son autobiographie. On lui reconnaît toutefois, au delà-de sa passion pour les papillons, un certain goût pour les sciences naturelles.

Et comme Edward, par souci d'équilibre, s'accommode rapidement de la plupart des disciplines principales, l'aîné, longtemps à la poursuite du cadet, finit par se replier sur lui-même, las d'entendre les couplets de la célèbre chanson "Ton frère, lui …".

Les Quakers de ce temps-là ont une (sainte) horreur du cinéma, art dévoyé par excellence. Alors David “admire”, par Mrs Egerton interposée (la femme de ménage), les films et les acteurs des premières années du septième art. Brave Mrs Egerton, qui ira jusqu'à proposer aux Lean d'adopter leur fils aîné tant décrié !

En 1918, l'oncle Clément offre à David un superbe appareil photographique, un Kodak Brownie, avec lequel l'enfant découvre les rudiments de la photographie. Ne sentez-vous rien venir ?

En 1921, papa Frank, tout puritain, qu'il soit, rencontre une charmante dame. Epuisé par la vie difficile que lui mène son épouse, il quitte un domicile qui n'a plus rien de conjugal, abandonne ses “Amis” et entame une nouvelle vie, laissant sa progéniture aux bons soins maternels. Prononcé en 1923, le divorce n'est pas chose facile à vivre pour un (ancien) Quaker ! Et David de se recroqueviller davantage …

Chez Gaumont …

Bravant l'interdit familial, l'adolescent assiste à la projection de «The Hound of the Baskervilles», la version de Maurice Elvey (1920). Le regard fréquemment tourné vers la source du faisceau lumineux, il reçoit la magie du cinéma en plein visage !

Refusé par les grandes écoles britanniques, après quelques années passées dans un collège quaker de second ordre, voici le jeune homme à la recherche d'un emploi. Entre-temps, équipé d'un Pathé Baby, il s'adonne à sa nouvelle passion en tournant quelques bandes familiales, tout en assistant aux projections des plus grandes productions de l'époque, encore agrémentées de la présence d'un orchestre à la taille parfois imposante. Le réalisateur américain Rex IngramRex Ingram figure alors parmi ses favoris.

Après avoir maladroitement tenu un poste d'aide-comptable dans l'entreprise où travaille son père, David n'a plus aucune perspective d'avenir lorsque tante Edith suggère qu'il pourrait se tourner vers ce qui semble être sa plus grande passion : le cinéma. C'est si simple que personne n'y avait encore pensé. Papa Frank Lean utilise à nouveau ses relations pour faire entrer son rejeton chez Gaumont (Londres) où il tient divers petits emplois : grouillot, clapman, bon à tout faire !

Peu à peu, ses attributions s'étoffent et le voici tout à tour assistant opérateur («What Money Can Buy», d'Ed Greenwood en 1928, bande disparue), habilleur («Balaclava» de Maurice Elvey, 1928), assistant au son («High Treason» de Maurice Elvey, 1928), assistant monteur («Night Porter» de Sewell Collins, 1930), etc. Toujours disponible, il s'attire la sympathie des techniciens et, souvent invité à les suivre dans leurs travaux, comprend l'importance du montage dans la confection finale d'un film.

Monteur …

A la recherche d'un exhutoire sentimental et de retour dans sa famille pour quelque temps, David ne tarde pas à tomber amoureux de sa cousine Isabel Lean. La faveur d'un voyage à Paris permet à cet amour naissant de produire un fruit défendu dont la prochaîne arrivée brusque une cérémonie de mariage (28-6-1930) qui ne bénéficie pas de l'assentiment général. Qu'importe : Peter nait dans un foyer légitime le 2 octobre 1930.

En 1931, David Lean quitte Gaumont British pour rejoindre, en tant que monteur, les Actualités Cinématographiques de la société Movietone. Assez curieusement, il est rapidement prêté au producteur Herbert Wilcox et au réalisateur Louis Mercanton pour travailler au montage de «These Charming People» (1931). Mais on ne monte pas un film de long métrage comme un reportage sur une catastrophe aérienne, bien que le résultat de son travail soit jugé du même ordre : catastrophique !

En ce temps-là, l'industrie cinématographique britannique était au bord du gouffre. Gavés de films américains, les distributeurs britanniques ne s'intéressaient que fort peu à la production nationale et il fallut l'intervention gouvernementale, sous forme de loi, pour imposer un quota de films anglais dans les salles. Comme il arrive souvent en de telles circonstances, ces bandes ne servirent à rien d'autres qu'à respecter la loi et maintenir l'emploi dans un secteur grandement menacé. Elle n'atteignirent que très rarement un niveau de qualité remarquable.

Ainsi, la carrière de monteur de David Lean, qui se poursuit jusqu'en 1942, n'est guère jalonnée de grands titres. Il faut attendre la fin de la décennie et sa collaboration avec Anthony AsquithAnthony Asquith («Pygmalion» en 1938, d'après G.B.Shaw, «French Without Tears» en 1940), puis le début de la guerre («Major Barbara», «49th Parallel» en 1941, «One of our Aircraft is Missing» en 1942), pour y retrouver quelques oeuvres ayant survécu à l'épreuve impitoyable du sablier.

Entre-temps, notre homme, peu habité par la fibre familiale et paternelle, aura abandonné femme et enfant (1932) pour courir le jupon aux quatre coins des studios britanniques !

Les Films de propagande …

Désormais, David Lean est devenu un monteur reconnu et sa collaboration est très recherchée; il arrive même qu'on fasse appel à lui pour reprendre un travail jugé médiocre ou tout bonnement redonner un rythme à une réalisation bien terne. Lors de ses dernières collaborations son travail dépassa le cadre de ses attributions; il apparaissait clairement que cet homme là n'allait pas tarder à prendre du galon …

En 1941, monteur et crédité également comme assistant réalisateur de Gabriel Pascal sur «Major Barbara», il est désigné par le coréalisateur Harold French comme celui "… qui a tourné le film".

Et la guerre arriva …

... charriant avec elle son flot de propagande. Le cinéma était de la noce, et les derniers films de David Lean en tant que monteur (op.cit), réalisés par Michael Powell et Emeric Presburger, relevaient de cet ordre.

Noël Coward, l'auteur de théâtre déjà célèbre, s'apprête à mettre en scène son premier film, «Ceux qui servent en mer» (1942) , hommage à la Royal Navy au travers d'une aventure vécue par Lord Mounbatten. A la recherche d'assistants pour le seconder dans l'aspect technique de sa tâche, Coward suit le conseil qu'on lui donne d'engager David Lean. Aiguillonné par son épouse, celui-ci sollicite et obtient le titre de co-réalisateur.

Une pléiade d'acteurs appelés à devenir (plus ou moins) célèbres participent à ce film de propagande, parmi lesquels Kay WalshKay Walsh, Richard AttenboroughRichard Attenborough, Michael WildingMichael Wilding (futur époux d'Elizabeth Taylor, laquelle à cette heure s'agite sur les bancs de l'école primaire !), Bernard Miles, Celia Johnson, Michael Anderson, John Mills … et sa fille Juliet, née dans l'année, et que rendra célèbre plus tard son rôle dans le film de Billy Wilder, «Avanti» (1972).

Au début, David Lean assure le tournage des scènes dans lesquelles Noel Coward, qui s'est réservé le premier rôle, apparaît. Peu, à peu, il prend en mains la direction technique du film et la direction artistique des scènes en l'absence de Noël. Il réalise notamment tout seul le retour des marins de Dunkerque : "Quand j'ai vu David diriger cette scène, j'ai su qu'il avait trouvé sa vocation" (Kay Walsh, mémoires).

Témoignage historique inestimable aux images impressionnantes de vérité, ce film, couvert de louanges en Grande-Bretagne, valut à Noel Coward, en 1943, une mention spéciale aux Oscars hollywoodiens. On avait oublié quelqu'un …

Après cette expérience, David Lean réalise de manière plus ou moins anonyme deux documentaires militaires, «L'échec d'une stratégie» et «Failure of the Dictators» (1944).

Les Films intimistes …
  • «This Happy Breed/Heureux mortels» (1944) permet au réalisateur de maîtriser en solitaire le tournage d'un film. Tirée d'une pièce de Noel Coward, l'oeuvre (en couleurs) décrit le quotidien d'une famille de la petite bourgeoisie anglaise dans l'entre-deux guerres. Kay Walsh est toujours de l'aventure, et déjà une petite équipe commence à se former autour du metteur en scène : le photographe Ronald Neame et le cameraman Guy Green (qui deviendront réalisateurs), le monteur Jack Harris, la scripte Maggie Unsworth … La guerre commence à tourner à l'avantage des Alliés, mais le maître ne semble pas s'en soucier il est entré en sacerdoce !
  • En matière d'infidélité conjugale, David Lean a des références ! Pourtant, la manière dont il traite le sujet, tout en l'esquivant, dans ce qui constitue son premier succès personnel peut paraître comme une auto-critique bien tardive. Car le couple de «Brève rencontre» (1945), embourbé dans ses préjugés religieux et “petits-bourgeois”, renoncera à ce qui aurait pu être une belle histoire d'amour pour succomber au sentiment de culpabilité qui étouffe jusqu'au spectateur le plus libertin de chaque salle où on le projette ! Magnifiquement interprété par Celia Johnson et Trevor Howard, le film - qui marque la fin de la collaboration entre Lean et Coward - est honoré du prix de la Critique au premier Festival de Cannes (1946).
  • Nouvelle histoire d'adultère racontée sous forme flashbacks, «Les amants passionnés » (1948) est commencé par Ronald Neame. Après quelques jours de tournage, les cartes sont redistribuées : Neame s'occupe de surveiller la production tandis que David prend les commandes. Souffrant de la comparaison avec «rève rencontre», «Les amants …» semblent n'avoir passionné qu'eux-mêmes, malgré la beauté du lac d'Annecy et les environs enneigés de l'Aiguille du Midi.
  • Entrepris à la demande d'Ann Todd, sa nouvelle compagne, «Madeleine» (1949) narre une histoire criminelle inspirée d'un fait réel : une femme assassine à l'arsenic l'amant dont elle ne peut se débarrasser par des moyens plus naturels. Faute de preuve, et peut-être à cause des différences sociales entre la meurtrière sa victime, elle sera acquittée au bénéfice du doute. Un doute qui, n'étant pas véritablement levé, laisse le spectateur sur le sien propre. Notre compatriote Ivan Desny incarne l'amant français appelé à ce destin funeste.
Les comédies

David Lean ne s'est jamais senti à l'aise dans la comédie, fut-elle britannique, et ses incursions dans le genre le laissèrent souvent déçu.

  • Chronologiquement 3ème dans sa filmographie, «L'esprit s'amuse» (1944), produit par la Cineguild de Coward sur une pièce de ce dernier, est pourtant la première de ses oeuvres à être couronnée d'un oscar pour la qualité des effets spéciaux imaginés par Tom Howard. Dans la veine de «Topper» (1937), l'histoire met en scène un quadragénaire remarié dont la défunte première épouse revient, sous forme d'ectoplasme, lui rappeler sa non-existence ! Le tournage est ponctué de nombreux accrochages entre le metteur en scène et sa vedette principale, Rex Harrison, dont le premier ne supporte pas la vanité. Noël Coward, appelé à d'autres divertissements, a interdit que l'on touche à la structure de sa pièce, construite autour d'un unique décor, et le film semble souffrir de ce manque d'espace. Il n'en demeure pas moins une oeuvre fort divertissante.
  • Travaillant désormais pour Alexandre Korda, le réalisateur se voit proposer la mise en scène d'une pièce à succès, «The Hobson's Choice/Chaussure à son pied» (1953). Cette dernière concession au genre lui fournit l'occasion de diriger Charles Laughton dans un de ses numéros de charme que le public adore : Ours d'Or au festival de Berlin, meilleur scénario, meilleur acteur (John Mills) et meilleure actrice (Brenda De Banzie) britanniques de l'année.
Une parenthèse …

Après les échecs successifs de «Passionate Friends» et «Madeleine», David Lean cherche un second souffle. Passionné dans son enfance par les premiers vols aéronautiques et de tous temps par les aventures humaines, il porte son choix sur une fiction en forme de documentaire, «Le mur du son» (1951). Le titre résume le sujet, et il faut de l'imagination aux scénaristes pour faire une place à Ann ToddAnn Todd dans cette histoire d'hommes. Les lauriers sont de retour : oscar du meilleur son à Hollywood, meilleur film britannique de l'année.

Les superproductions …
  • En 1939, David Lean et Kay Walsh assistent à l'adaptation théâtrale, faite par Alec Guinness, du roman de Dickens, «Les grandes espérances». Fascinés par le spectacle, ils entament l'écriture d'un synopsis pendant le tournage de «Brève rencontre» (1945).

    Libéré de la tutelle de Noel Coward, David Lean entame ce qui sera sa première super-production et, pour l'heure, le plus ambitieux des films britanniques. «Great Expectations» (1946) , riche d'ingéniosités techniques tant au niveau du montage que de la conception visuelle, remporte les oscars hollywoodiens des meilleurs décors et de la meilleure photographie. Si Kay Walsh n'est pas distribuée, elle met néanmoins la touche finale au scénario que nul ne savait trop bien comment terminer, la version originale n'étant pas cinématographique. Alec Guinness, déjà connu au théâtre, découvre à cette occasion le septième art au sein duquel il va faire désormais l'essentiel de sa carrière. Au moment de la sortie, la presse se montre dithyrambique : "Dickens n'a jamais été rendu au cinéma avec autant d'efficacité".

  • On garde les mêmes (Charles Dickens, Alec Guinness, Francis L. Sullivan, Kay Walsh - qui imaginera cette fois-ci la séquences d'ouverture - , l'équipe technique) et on recommence avec «Oliver Twist» (1948). Alec Guinness doit convaincre réalisateur et producteurs de lui donner le rôle du Juif FaginAlec Guinnes, composé avec force maquillages. Le décorateur John Bryan perfectionne sa technique des “perspectives accentuées” pour donner de la profondeur de champ aux décors tandis que l'opérateur, Guy Green force la luminosité de ses noirs et blancs. La toute jeune Diana DorsDiana Dors incarne une adolescente sensuelle dans ce qui constitue l'une de ses premières apparitions. Mary Pickford fait un passage sur le plateau. Bref, tout est réuni pour un nouveau succès, qui s'amorce déjà en Angleterre. Mais les mouvements sionistes et autres ligues contre l'antisémitisme ne permettent pas une diffusion internationale de l'oeuvre. On boycotte aux Etats-Unis, on se bat en Allemagne … Entre le Fagin imaginé par Dickens et celui dépeint par Lean et ses scénaristes, l'Histoire a placé un prisme déformant (à jamais ?) incontournable.
  • "J'ai mis plus de moi-même dans 'Summertime' (1955) que dans aucun autre de mes films". Tourné par un Anglais, cet intermède amoureux entre la virginale Katharine Hepburn et le bien terne Rossano Brazzi a pour vedette principale le berceau du grand Giacomo Casanova, Venise. Katharine laisse entendre qu'elle usa de ses relations auprès de la direction de l'Old Vic Theatre pour retenir Ann Todd à Londres, lui faisant décrocher le rôle de Lady Macbeth dans la troupe de l'Old Vic !

    Véritable dépliant touristique, l'oeuvre n'aurait pas le charme qu'elle a conservé sans la participation de cette grande actrice, en lice pour l'oscar de la meilleure interprète féminine. La première projection mondiale de «Vacances à Venise» est donnée dans la Cité des Doges le 29 mai 1955, en l'absence de sa vedette et de son metteur en scène. Celui-ci a définitivement quitté l'Angleterre pour de lointains horizons orientaux.

  • "Il n'y avait personne d'autre !" répondit bien plus tard le producteur Sam Spiegel lorsqu'on lui demanda pourquoi il avait retenu David Lean pour diriger «Bridge on the River Kwai» (1959). Ce pont, qui n'était pas une maquette, donna lieu à un chantier commencé pendant l'élaboration du scénario et étalé sur plusieurs mois. Construit par des soldats britanniques pour les bienfaits de l'armée japonaise, l'ouvrage sautera à la fin du film, contrairement au sort que lui réservait le roman de Pierre Boulle. Davantage que la littérature, le cinéma se doit d'être moral.

    La célèbre «Colonel Bogey March», plus connue en français sous le titre «Hello, le soleil brille …», rythme le film de sa cadence joyeuse. Sam Spiegel veut Alec Guinness dans le rôle du Major Nicholson. David, qui a imaginé un personnage totalement dénué d'humour, se montre d'abord réticent mais, faute de solution plus satisfaisante, va se trouver en situation de devoir convaincre l'intéressé !

    Marqué par deux accidents mortels et plusieurs blessures touchant des membres de l'équipe, le tournage s'achève donc par la destruction de l'édifice principal, le 11-3-1957, après une première tentative avortée en présence des autorités ceylanaises. Cinq caméras sont placées pour filmer l'événement qui ne pourra être renouvelé.

    La première mondiale, le 2-10-1957 à Londres, donne lieu à des critiques dithyrambiques augurant un succès écrasant. Ah, j'allais oublier : 7 récompenses aux oscars hollywoodiens et 16 autres médailles internationales. La routine, quoi …

  • Lorsque Sam Spiegel déclare à la presse, le 11-2-1960, la mise en chantier de «Lawrence d"Arabie» (1962), il annonce Marlon Brando dans le rôle-titre. En avril 1960, David Lean s'envole pour la Jordanie pour faire les premiers repérages. Après la défection de Brando et le refus d'Albert Finney, Peter O'Toole, encore peu connu, est choisi par le réalisateur.

    Pour le rôle d'Ali, l'ami arabe de Lawrence, on envisage Alain Delon, indisponible, avant d'envoyer Maurice Ronet rejoindre les premiers membres de l'équipe qui va passer plusieurs mois sous les tentes dans le désert jordanien. Finalement, David fait venir Omar Sharif d'Egypte et l'on remercie Ronet, … en liquidités !

    Le film sera tourné en 70 mm. Les rushes étant développés en Angleterre, David et son chef opérateur travaillent “en aveugle”. Au bout de 4 mois, par souci d'économie, Spiegel rapatrie la troupe en Espagne où sera reconstituée la prise d'Akaba. Le tournage se termine au Maroc par l'épisode dit du “bain de sang” lorsque, pris d'une fureur vengeresse, le colonel T.E. Lawrence ordonne : "Pas de prisonniers !".

    Après un montage de quatre mois, le film est présenté à la reine d'Angleterre et au duc d'Edimbourg le 10-12-1962. Le budget, initialement chiffré à 3 millions de dollars, atteint finalement les 13 millions !

    Pardon ? Les breloques, dites-vous ? Ah oui : 7 oscars, comme d'hab !

  • Boris Pasternak, lauréat du Prix Nobel de littérature en 1958 après la parution de «Dr.Jivago» (1965), dut refuser cet honneur pour pouvoir rester en URSS où il mourut deux années plus tard.

    Bouleversés par le roman, David Lean et Robert Bolt décident de l'adapter pour l'écran. Tandis que le scénariste oriente le sujet vers son aspect politique, le cinéaste met en avant son côté sentimental. Les co-producteurs, Robert O'Brien (MGM) et Carlo Ponti, donnent carte blanche au réalisateur qui peut enfin agir à sa guise. Il retient finalement Omar Sharif et Julie Christie pour incarner le célèbre couple.

    Le tournage débute le 28-12-1964 en Espagne, après que les autorités soviétiques se soient montrées réticentes à accueillir la troupe sur leur sol. Les techniciens font des miracles pour reconstituer un Moscou hivernal et ses paysages glacés en terre ibérique. Toutefois, les plans larges des steppes enneigées sont filmés en Finlande par une équipe réduite. Le dernier tour de manivelle est donné le 27-10-1965. Les producteurs demandent que le montage soit terminé avant la fin de l'année pour pouvoir présenter le film à la course aux oscars et renflouer une MGM affaiblie : le budget , prévu autour de 7 millions de dollars, a atteint le chiffre pharamineux de 15 millions !

    Une version provisoire, diffusée dès le 22 décembre, permet de récolter 5 oscars, tandis que Julie Christie est couronnée pour sa performance dans … «Darling» ! Sur un plan personnel, le film fait la fortune de son metteur en scène et celle du compositeur Maurice Jarre, auteur de la célèbre «Chanson de Lara».

  • «La fille de Ryan» (1970) est avant tout celle de Flaubert, la source du scénario reposant sur l'histoire de Mme Bovary. L'epouse de Robert Bolt, Sarah Miles, en obtient le rôle-titre, tandis que Robert Mitchum incarne l'infortuné mari. Le célèbre acteur n'en fait qu'à sa tête sur le plateau et ne s'intègrera jamais dans le “système Lean”, bien que les deux hommes fassent preuve de respect pour leurs talents respectifs.

    Située dans l'immédiat après guerre (WWI) sur fond de conflit irlandais, l'histoire aurait pu être un retour aux sources claires de «Brève rencontre», mais le réalisateur, emporté dans une sorte de fuite en avant vers le grandiose, entame une aventure de douze mois sur les côtes irlandaises de la péninsule de Dingle. La célèbre scène de la tempête, attendue pendant de longs mois, fournit l'occasion à l'opérateur Freddie Young de concevoir un dispositif permettant de filmer au travers de véritables trombes d'eau : pas question de reconstitution !

    Le malaise de cette histoire réside sans doute dans le fait que le metteur en scène dépensa une somme colossale pour réaliser un film que de nombreux détracteurs qualifieront de série B au moment où l'industrie cinématographique, et la MGM en particulier, traversaient une terrible crise financière.

    Malgré l'obtention de deux oscars, le film est éreinté par la critique et boudé par le public. Entamant alors la traversée d'un désert qui seyait davantage à T.E.Lawrence, David Lean devait attendre 14 ans pour tourner ce qui devait être son dernier opus.

  • Auteur de «Passage to India» (1924), Edward Morgan Forster a toujours rejeté l'adaptation cinématographique de son chef d'oeuvre. A sa mort, l'interdiction levée, les droits retombent sur Lord John Brabourne qui fait appel à David Lean. Rédacteur de la version finale du scénario (une amitié entre un Britannique et un Indien, entre lesquels vient s'imiscer une jeune bourgeoise anglaise), le cinéaste filme «La route des Indes» (1984) pendant la majeure partie de l'année 1983.

    Mais le temps a passé, et avec lui les méthodes de travail ont changé. Agé de 76 ans, irritable, le réalisateur n'a pas les mêmes conceptions que ses techniciens et comédiens; il en résulte de nombreux conflits, dont certains se règlent au générique !

    Pourtant, même si l'esprit du roman de Forster (incommunicabilité entre les deux communautés) est bafoué, le résultat est néanmoins salué par la critique et fait tomber deux oscars supplémentaires dans l'escarcelle du cinéma britannique, à l'issue d'une cérémonie (1985) dominée par «Amadeus» de Milos Forman.

L'homme David Lean …

On l'aura compris à la lecture des lignes précédentes, David Lean fut un “homme à femmes” : "Je crois que la créativité repose en partie sur le sexe". D'une sexualité débordante, il passa d'une compagne à l'autre, fermant derrière lui, à l'issue de chaque histoire, "une porte blindée". La liste de ses conquêtes n'ayant que peu d'intérêt, bornons-nous, faute de place, à dire un mot de chacune des épouses ayant succédé à la pauvre Isabel.

En septembre 1936, il fait la rencontre de l'actrice Kay Walsh, alors au début de sa carrière. Les jeunes gens se plaisent immédiatement. Le monteur qu'il est encore participe de l'éducation cinématographique de sa compagne, laquelle lui fait découvrir le théâtre. A cette époque, le jeune homme traverse une période rendue difficile par la crise du cinéma britannique, le poussant à s'installer chez sa maîtresse. Le couple finit par se marier, le 23-11-1941, pendant le montage de «Major Barbara». Il se séparera en 1946, pendant celui de «Great Expectations» (1946). Car David conduit ses amours au rythme de ses films …

En 1948, il devient le président de la British Film Academy, nouvellement créée pour promouvoir le cinéma britannique. Cette année-là, il fait la rencontre de celle qui va devenir sa troisième épouse (21-5-1949), Ann Todd, sur le plateau de «the Passionate Friends». L'actrice lui impose une vie bourgeoise et mondaine qui n'est pas véritablement sa tasse de thé anglais. Elle se montre en outre directive envers son époux dont elle semble utiliser les talents à son avantage. De retour de Venise où il vient de terminer «Summertime» (1955), David s'installe à l'hôtel pour ne plus jamais la revoir.

Il faut dire qu'en 1954, au cours d'un voyage oriental réparateur, il fit la connaissance de la quatrième épouse de Barbe-Bleue, l'Indienne Leila Devi. les premières années de leur vie commune furent ponctuées par les maladies et les dépressions de la jeune femme. Le mariage eut lieu le 4-7-1960 et leur union dura jusqu'en 1978. Officiellement tout au moins, car le mari entretient rapidement une première liaison (1962 /1966) avec un membre féminin de l'équipe technique de «Lawrence d'Arabie» !

Dès 1966, douze années avant le divorce, il entame déjà une relation avec une jeune femme de 20 ans qui deviendra un jour sa cinquième épouse (28-10-1981), Sandra Hotz. Ils étaient alors plus près du divorce (12-11-1985) !

Son frère Edward meurt en 1974, le laissant profondément bouleversé. David est alors en pleine “traversée du désert”. Après quelques années d'oisiveté dans les iles du Pacifique sud et la réalisation d'un documentaire pour la télévision (1977), il s'attaque à un projet gigantesque, la narration de la véritable histoire du Bounty, où l'on apprendrait que le méchant n'était pas forcément celui qu'on croyait. Hélas, devant l'ampleur des dépenses (2 films) et malgré tous les efforts fournis entre 1977 et 1981, aucun financier n'acceptera d'ouvrir suffisamment son porte-monnaie. Le Bounty, reconstitué, ne flottera jamais devant ses caméras.

Le 31 octobre 1984, le maître est fait Chevalier par sa Très Gracieuse Majesté. Cette année là, Sir David Lean fait la connaissance de son petit-fils, Nicholas,né en 1956 ! Car, nous l'avons dit, l'homme n'avait pas la fibre paternelle. S'il paya les études de son fils et lui offrit quelques cadeaux à l'occasion des fêtes de Noël ou de ses premiers anniversaires, il ne l'avait plus revu depuis son départ d'Angleterre (1955).

Définitivement rentré à Londres, il travaille pendant plusieurs mois à un dernier projet, «Nostromo», d'après le roman de Joseph Conrad, que Steven Spielberg envisage un moment de produire. Se sentant fatigué, le 15 décembre 1990, il épouse Sandra Cooke, sa compagne depuis cinq ans.

Sir David Lean meurt d'une pneumonie consécutive au traitement d'un cancer de la langue, le 16 avril 1991, dans son appartement londonien. Laissons le dernier mot à son biographe, Kevin Bronlow :

« COUPEZ ! »

Documents

Sources : «David Lean, une vie de cinéma» par Kevin Bronlow (version française publiée par la Cinémathèque Française et les Editions Corlet), documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

David Lean : "J'espère que les financiers n'apprendront jamais que je les aurais payés pour qu'ils me laissent faire ça !"

© Christian Grenier, février 2009
(Ed.6.3.1 : 14-8-2013)