Merci de signaler l'absence de l'image

Luis BUÑUEL (1900 / 1983)

L'Encinémathèque

Enfant d'une bourgeoisie espagnole de Saragosse, fils des traditions ancestrales et de leur éducation religieuse, Luis Buñuel ne tarde pas à rompre avec ses racines devant l'évidente fausseté de ces vieilles valeurs, qu'il perçoit dès l'enfance.

Armé de ses caméras, il manifeste sa libre pensée tout au long d'une campagne de 32 films qui va faire de lui un des plus grands réalisateurs de l'Histoire du premier siècle du cinéma.

Athée convaincu, il le criait sans doute trop fort pour que sa certitude, pourtant affirmée jusqu'au soir de sa vie, ne nous paraisse pas fragile. En témoigne la constance avec laquelle il traite les sujets religieux tout au long de son oeuvre, et l'importance qu'il leur donne dans sa biographie.

Homme de gauche tant par réaction contre son éducation que par ses convictions profondes, jamais encarté ailleurs que dans le groupe des surréalistes français de la fin des années vingt, c'est peut-être le qualificatif d'anarchiste qui lui sied finalement le mieux.

R23 - Luis Buñuel, le sexe, la religion et la mort …

biographie filmographie portraits affiches article audio on/off
A l'orgine …

Luis Buñuel est né Calanda, petit village situé près de Saragosse, le 22-2-1900, dans une famille bourgeoise. Son père, propriétaire terrien ayant fait fortune à Cuba, et sa mère engendreront par la suite six autres enfants. Quatre mois après sa naissance, la famille s'installe à Saragosse.

Élevé dès son plus jeune âge dans la tradition chrétienne, il poursuit ses études au collège des Jésuites de Saragosse, avant de rejoindre l'université de Madrid (1917) où il commence par étudier l'agronomie (sas doute pour assurer la succession paternelle). Bifurquant vers la littérature et la philosophie, il fréquente déjà Salvador DaliSalvador Dali et Federico Garcia LorcaFederico Garcia Lorca. Dès cette époque, il organise des représentations cinématographiques pour ses amis de l'Université.

En 1923, le jeune homme s'installe à Paris avec l'ambition de travailler pour le cinéma. La vision des films allemands de Fritz Lang («Metropolis», ...) font naître en lui une vocation pour le septième art. Élève de l'Académie du cinéma de Jean Epstein, celui-ci l'engage comme assistant de production sur les tournages de «Mauprat» (1926) et «La Chute de la Maison Usher» (1928). Malheureusement en conflit avec son mentor, qui lui demande de collaborer avec Abel Gance dont il n'aime pas le travail, il se réfugie un temps dans la critique cinématographique.

L'aventure surréaliste: «Un Chien Andalou» et «L'Âge d'Or» …

En cette fin des années vingt, Luis Buñuel est l'auteur de plusieurs textes d'inspiration surréaliste qu'il a rassemblés dans un recueil non publié, «Le Chien Andalou». Subjugué par ce mouvement intellectuel dont le chef de file est alors André BretonAndré Breton, le jeune homme emprunte de l'argent à sa mère pour réaliser, dans une collaboration mal élucidée avec Salvador Dali, son premier film, intitulé sans raison «Un Chien Andalou». Rejetant "impitoyablement tout ce qui pouvait signifier quelque chose", le film, tourné en quinze jours, fut l'objet de multiples interprétations dont la liste restera à jamais ininterrompue. Ne comptez pas sur moi pour en rajouter une !

A la grande stupéfaction de ses auteurs, il tint l'affiche plusieurs mois en première exclusivité. Applaudi par les intellectuels et le grand public, il vaut à son réalisateur une invitation du pape lui-même, André Breton! Car n'est pas surréaliste qui veut, à cette époque-là ...

Que «Un Chien Andalou» ait été unanimement bien reçu ne cesse d'étonner, et pour tout dire d'inquiéter, Luis Buñuel. L'auteur aurait-il raté sa cible, et donc son oeuvre ?!

Accueilli (et bientôt aliéné) par le groupe d'André Breton, Luis Buñuel prépare son oeuvre suivante, fort des recettes de son premier essai. Aidé par le Vicomte de Noailles, il reçoit de son mécène un million de francs pour réaliser «L'Âge d'Or» en toute liberté artistique. Co-scénariste avec Salvador Dali (qui reniera plus tard sa participation), le réalisateur oeuvre désormais dans un milieu professionnel, avec ses acteurs (Gaston Modot, Lya Lys, ...) et ses techniciens. Bien décidé à maîtriser son "enfant", il abandonne le mode de "l'écriture automatique" pour un travail plus élaboré.

La première présentation de «L' Âge d'Or» a lieu chez le Vicomte de Noailles, qui a invité le tout-Paris. Mal lui en pris... Outre une lisibilité guère plus aisée que celle de l'opus précédent, celui-ci comporte en outre quelques pages iconoclastes peu propices à satisfaire la grande noblesse chrétienne. Après quelques présentations publiques chahutées, suivi d'une campagne bien oganisée dans la presse réactionnaire, le film est interdit de projection le 11 décembre 1930, et ses copies saisies par la police.

Luis Buñuel est rassuré: il a bien fait un travail révolutionnaire ... Mais cela ne nourrit pas l'homme, et surtout son âme d'artiste, car plus personne ne lui confiera aussi aveuglément une somme pareille !

Luis du Désert …

Brouillé avec Salvador Dali, en froid avec ses amis du groupe surréaliste (dont il se sépare en 1932), pratiquement réduit au chômage, le réalisateur refuse un contrat qui le lierait à la MGM tout en acceptant de se rendre à Hollywood pour étudier les méthodes de travail américaines dans le cadre du cinéma sonore qui règne désormais en maître. Peu emballé, souvent rejeté, Buñuel rentre en France en avril 1931.

Avec l'aide financière d'un ami, il réalise alors un moyen métrage documentaire, «Las Hurdes», décrivant les difficiles conditions de vie dans une région montagneuse de l'Estremadura.  A nouveau, le film est interdit, par la jeune République Espagnole cette fois !

Désorienté, il accepte divers travaux techniques pour les compagnies américaines Paramount et Warner Bros. En 1934, il devient producteur-superviseur (souvent anonyme) sur quelques films espagnols. Parallèlement, Il épouse Jeanne Rucar, une jeune femme française, née en Lille en 1908, qui lui donnera un fils, le futur réalisateur Juan Luis BuñuelJuan Luis Bunuel.

Au début de la guerre civile (1936/1939), il travaille pour le gouvernement républicain dans la capitale Française, collaborant à cette occasion avec les services secrets de son pays. En 1938, il est envoyé comme observateur aux Etats-Unis pour superviser les films relatant la Guerre Civile Espagnole. La victoire franquiste fait de lui un exilé. Embauché par le Musée d'Art Moderne de New York, il se voit contraint de démissionner lorsqu'on découvre en lui le réalisateur de «L'Âge d'Or» ! Mais l'aventure américaine lui permet, outre l'amélioration de sa situation financière, d'entrer en contact  avec le producteur mexicain Oscar Dancigers, rencontre qui va remettre Luis Buñuel dans le droit chemin de la création.

L'aventure mexicaine…

De nationalité mexicaine depuis 1949, Luis Buñuel travaille désormais sur commande. Après deux oeuvres mineures, il fait véritablement sa réapparition en 1950, réalisant «Los Olvidados», décrivant les enfants délaissés et désœuvrées des banlieues pauvres de Mexico. D'abord rejeté, le film connut un grand succès international lorsque le jury du Festival de Cannes 1951 lui attribua le prix de la meilleure réalisation. Le pied à l'étrier, Buñuel enchaîne désormais film sur film, bien qu'il ne soit pas totalement maître de ses propres productions.

Après «Robinson Crusoé» (1952), il réalise «El / Tourments», oeuvre dont il se déclara très fier, mais qui fut un échec au palais du Festival comme dans les salles. Ayant pu mener à terme son projet maintes fois ajourné de tourner une adaptation de «Les Hauts de Hurlevent / Abismos de Pasion» (1953), il renoue avec la vieille Europe, et la France, en tournant en Corse une oeuvre interprétée par Lucia Bose et Georges Marchal, «Cela S'appelle l'Aurore», assisté en cela par Marcel Camus et ... Jacques Deray. C'est avec des capitaux franco-mexicains qu'il réalise, au Mexique, «La Mort en Ce Jardin», réunissant Simone Signoret, Michel Piccoli, Georges Marchal et Charles Vanel. Raymond Queneau travailla une quinzaine de jours sur le scénario, aux côtés de Luis Alcoriza, tandis que naissait une éternelle amitié entre le réalisateur et son comédien Michel Piccoli.

«Athée grâce à Dieu», Luis Buñuel adapte un roman de Benito Perez Galdos pour tourner «Nazarin», retraçant l'itinéraire d'un ecclésiastique. Récompensé au Festival de Cannes, le film se voit décerner le Prix de l'Office Catholique !!!

En 1959, «La Fièvre monte à El Pao» réunit Gérard Philipe et Maria Felix. On sait qu'à l'issue de ce tournage, le comédien ressentit une grande fatigue qui devait révéler un cancer du foie.

Sexe et Religion…

En 1960, Luis Buñuel demande un visa au consulat espagnol de Paris afin de tourner à Madrid. Les contacts avec le gouvernement franquiste furent purement administratifs, tandis que certains intellectuels criaient à la trahison. Sa première production espagnole fut donc «Viridiana», une oeuvre où se côtoient sexe et religion. Récompensé par la Palme d'Or du Festival de Cannes 1962, elle se voit interdite en Espagne, tandis que le directeur général de la Cinématographie Espagnole est mis à la retraite anticipée pour être monté sur la scène du Palais afin de recevoir le prix !

Au début des années cinquante, Luis Buñuel et Luis Alcoriza, son scénariste “mexicain”, ont écrit un scénario, «Les Naufragés de la Rue Providence» dont l'accouchement cinématographique ne se fit pas. Repris en 1962, il devait donner naissance à l'avant-dernière production mexicaine du cinéaste, «El Angel Exterminador / L'Ange Exterminateur» Film d'apparence fantastique à l'atmosphère oppressante - un groupe de personnes de la haute-société ne parvient plus à quitter le salon d'un hôtel particulier - plus certainement surréaliste, décrivant paraboliquement l'aliénation du milieu social, il pourrait bien constituer l'un des deux piliers de l'œuvre du maître hispano-mexicain.

En 1963, celui-ci adapte le roman d'Octave Mirbeau, «Le Journal d'une Femme de Chambre», dans une production française réunissant Jeanne Moreau, Georges Géret et Michel Piccoli. A cette occasion, il rencontre le jeune scénariste Jean-Claude Carrière, qui devait l'accompagner jusque dans la rédaction de ses mémoires, «Mon Dernier Soupir» (1982).

Dans son dernier film mexicain, «Simon del Desierto», Luis Buñuel place un homme d'église sur un piédestal - en fait une colonne de granit - , étrange attirance des athées trop longtemps baignés dans une tradition religieuse pour tout ce qui concerne la foi, comme un combat contre leurs doutes et leur mauvaise conscience.

Second pilier de sa carrière, «Belle de Jour», production française des frères Hakim, avec Catherine Deneuve et Michel Piccoli, est le résultat d'une nouvelle collaboration avec Jean-Claude Carrière, homme libre et libertin dont l'influence sera grande sur les derniers films du cinéaste. Cette oeuvre dérangeante sur les frustrations sexuelles et les fantasmes d'une jeune femme bourgeoise et bien rangée, adaptée d'un roman "scandaleux" de Joseph Kessel, laisse le spectateur sur ses interrogations et, pour longtemps dans une sorte de malaise mal défini.

Pour en finir avec la foi chrétienne et ses colporteurs, Carrière et Buñuel écrivent et tournent «La Voie Lactée», sorte de road-movie religieux sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle. Tandis qu'en 1969, «Tristana», avec Catherine Deneuve et Fernando Rey, affirment définitivement le cinéaste comme l'un des plus grands réalisateurs de ce véritable premier siècle du cinéma.

Buñuel, Silberman et Carrière…

Luis Buñuel tournera ses trois derniers films avec le financement de Serge Silberman, déjà producteur de «La Voie Lactée», toujours en collaboration avec Jean-Claude Carrière.

D'un accouchement difficile, «Le Charme Discret de la Bourgeoisie» (1972) décrit, de manière plus figurative, les mœurs d'une classe sociale dont notre homme est pourtant originaire. Le film, qui marque la rencontre du réalisateur avec la technique de la vidéo, obtient l'Oscar du Meilleur Film Étranger de l'année 1972, tout en laissant les critiques sur leur faim.

La Liberté, de l'artiste en particulier et de l'homme en général, n'est qu'illusion. C'est ce que semble nous dire «Le Fantôme de la Liberté» (1974), en une dizaine d'épisodes dont le fil rouge n'est pas évident. Toute la panoplie "buñuelienne" est présente: ecclésiastiques et sacrilèges, forces de l'ordre et répression, femmes et frustrations sexuelles, La Mort et ses violences annonciatrices ... L'œuvre serait-elle un testament?

On le crut - et Buñuel comme les autres - jusqu'en 1977, année de la sortie de «Cet Obscur Objet du Désir». Adapté du roman de Pierre Louÿs, «La Femme et le Pantin», le film, magistralement interprété par Fernando Rey et Carole Bouquet / Angela Molina (dans une double interprétation d'un même personnage), narre «la possession impossible d'un corps de femme». Dernière protestation des détracteurs: une bombe explose dans une salle San Francisco où le film est projeté, tandis que des inscriptions injurieuses barbouillent les murs.

«Mon dernier soupir» …

Dans son dernier travail pour le cinéma, Luis Buñuel réfléchit sur la convergence des quatre  maux de la société moderne: la surpopulation, le progrès scientifique, la technologie  et la puissance des médias. Mais la vieillesse est là, entourée de ses courtisanes que sont la faiblesse physique et la lassitude morale. Atteint de surdité depuis de nombreuses années, la vue désormais affaiblie, il voit sa mémoire l'abandonner, les souvenirs se cacher dans un coin sombre de sa tête.

La mort, qu'il attend crânement dans son Mexique d'accueil aux côtés de Jeanne, son épouse française depuis 1934, vient le chercher sans le surprendre le 19 juillet 1983. Espérons avec lui qu'elle lui permet, tous les dix ans, de venir acheter quelques journaux dans un kiosque afin de connaître la suite du feuilleton des vanités humaines.

Documents

Sources : «Mon Dernier Soupir», mémoires de Luis Buñuel, en collaboration, avec Jean-Claude Carrière. «Luis Buñuel, Architecte du Rêve», dans lequel vous trouverez les analyses des plus grands films de Buñuel, documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Luis Bunuel : "J'ai fait mes films avec la conscience tranquille. En aucune occasion, j'ai transigé avec mes convictions morales et politiques."

© Christian Grenier, mars 2006

(Ed.5.2.1 : 3-12-2009)