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Leni RIEFENSTAHL (1902 / 2003)

photographie

La réalisatrice Leni Riefenstahl fut, et est encore, l'objet de nombreuses discussions et polémiques, que ce soit dans la presse ou sur la toile.

Parcourant les nombreuses pages qui lui sont consacrées, nous sommes frappés par l'opposition des thèses développées à son égard. Les uns louent d'abord la remarquable qualité de son travail, tout en regrettant son errance dans la période du nazisme allemand, les autres considèrent la moindre expression positive la concernant comme une dangereuse tentative de réhabilitation.

Le débat rappelle fortement celui accroché à la mémoire de Louis-Ferdinand Céline en France. Peux-t-on dire du bien du «Voyage au Bout de la Nuit» sans pour autant adhérer à la philosophie férocement antisémite de son auteur? Fabrice Luchini, qu'en pensez-vous?

Je ne suis historien ni du cinéma, ni de la Seconde Guerre Mondiale. J'aurai donc l'humilité de ne pas vouloir clore ce débat, qui n'est d'ailleurs pas près de s'éteindre.

Mais revenons à Leni Riefenstahl et essayons d'y voir un peu plus clair dans son histoire…

R15 - Leni Riefenstahl, la femme à la caméra …

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L'enfance et la jeunesse …

Leni (Helene) Riefenstahl est née le 22-8-1902, à Berlin. On lui connaît au moins un frère cadet.

Attirée par les activités culturelles et sportives, la jeune fille réunit ses deux pôles d'intérêt par la pratique de la danse. Mais une blessure à un genou l'oblige à abandonner la discipline.

Alors, contre la volonté de son père, elle se tourne vers l'art dramatique. Selon certains historiens, on peut la voir dès 1925 dans «Wege zu Kraft und Schönheit», film dans lequel elle icarnerait une danseuse. Mais elle n'en parlera pas dans ses mémoires et l'information n'est donc pas certaine.

Sous l'égide d'Arnold Fanck …

Assistant à la projection d'un “film de montagne”, «Der Berg des Schicksals / La montagne du destin» (1924)", Leni est fascinée par la beauté des images. Ayant réussi à entrer en contact avec le réalisateur Arnold Fanck, elle parvient à se faire engager dans son prochain film, «Der Heilige Berg / La montagne sacrée» (1926). Ainsi commence une collaboration fructueuse entre le cinéaste et la jeune femme, qui se prolongera sur une demi-douzaine d' oeuvres “montagnardes”.

Soyez à l'affût de la diffusion de ces films: vous serez, à votre tour, époustouflés par la beauté des images et estomaqués par les risques pris durant ces tournages. Pour ma part, je suis resté émerveillé à la vision de trois d'entre eux, «Die Weisse Hölle vom Piz Palü / L'enfer blanc du Piz Palü / Prisonniers de la montagne» (1929), «S.O.S.Eisberg / S.O.S. iceberg» (1933), et «Stürme über Montblanc / Tempête sur le Mont-Blanc» (1930), diffusés il y a quelques années sur une chaîne de télévision française. Plus récemment, je découvris «Der Grosse Sprung / Le grand saut » (1927, une comédie tirant davantage de la pochade, mais agrémentée de quelques scènes d'escalades spectaculaires et non dénuée d'une certaine suggestion érotique.

Leni Riefensthal réalisatrice …
La femme à la caméra

Dans la lignée de ces œuvres magnifiques, lorsque se présente à elle l'opportunité de réaliser un film, Leni Riefenstahl choisit naturellement les Dolomites comme décor de «Das Blaue Licht / La lumière bleue» (1932). A la fois réalisatrice, actrice, co-scénariste, monteuse et productrice, “la femme à la caméra” assure la maîtrise totale de son œuvre, qui connaît un succès international, remportant la médaille d'argent de la Biennale de Venise (1932).

Remarquée par les dirigeants du NSDAP (la parti national socialiste allemand) qui ne tarde pas à prendre, par les urnes, le pouvoir en Allemagne, c'est sous son contrôle qu'elle réalise un reportage sur le congrès du parti, «Der Sieg des Glaubens / la Victoire de la Foi» (1933). Le film annonce une plus grande implication dans la propagande nazi, concrétisée par le tournage de «Triumph des Willens / Le triomphe de la volonté» (1934). Montrer "cet Adolf Hitler divin percer avec son avion les lambeaux de nuages au-dessus de Nuremberg pour descendre vers le peuple au Congrès du Parti qui l'attend" (Klaus Kreimeier, «Une histoire du cinéma allemand: la UFA») ne peut être considéré comme une simple création artistique, mais bien comme le résultat de la fascination qu'un homme et les valeurs de son système politique exercent sur la jeune femme. Elle déclarera plus tard avoir rencontré Hitler "qui me fit de discrètes avances auxquelles je n'ai pas répondu. S'il l'avait vraiment voulu, j'aurais été sa maîtresse, c'était inévitable …".

Certes, d'autres réalisateurs se firent les chantres de «la Peste Noire» pendant cette période de la même couleur. Mais Leni Riefenstahl le fit avec tant d'enthousiasme lyrique qu'il est difficile de croire qu'elle ne partageait pas certaines valeurs du nazisme naissant. Le Dr.Goebbels avait la haute main sur la presse et le cinéma et c'est bien le Ministère de la Culture qui finançait toutes ces œuvres.

Dans le sillage de l'aigle

En 1936, Leni Riefenstahl se voit commanditer (mémoires d'Albert Speer) la réalisation d'un documentaire sur les Jeux Olympiques de Berlin. Selon elle, elle entreprend ce travail de sa propre initiative: "Malgré le peu d'enthousiasme du Führer pour les Jeux Olympiques, je préparai ce reportage que je voulais présenter comme un rejet de la théorie raciale de la supériorité aryenne". Les images de Jesse Owens, multiple vainqueur des sprints et du saut en longueur, plaident en faveur de cette affirmation.

Cette oeuvre en deux volets, «Olympia / Les dieux du stade» (1936), fut toujours vantée pour son “esthétisme raffiné”. Les images chantent la victoire du corps et “le triomphe de la volonté”. Le succès du film (présenté le 30 avril 1938, jour anniversaire du Führer) fut considérable: la réalisatrice est félicitée par Walt Disney lors d'une rencontre sur le sol américain, tandis que Staline, outre une invitation à Moscou à laquelle elle ne donne pas suite, lui aurait proposé de venir travailler en Union Soviétique! (Source: Encyclopédie Atlas du Cinéma, page 260). En juillet 2003, les droits du film seront rachetés par le Comité International Olympique.

On peut lire que la protégée du Führer s'attira la haine de Goebbels et de nombreux dirigeants du parti nazi. Toujours est-il qu'elle ne put mener à bien ses projets suivants, dont une illustration de la vie de Vincent Van Gogh.

Aux premiers mois de la guerre en Pologne, on la vit préparer des reportages qu'elle pensait tourner sur les lieux même des combats. L'affaire tourna court pour des raisons obscures.

La femme sans caméra

Qu'elle en fut consciente ou pas, qu'elle s'en défende ou non, Leni Riefenstahl (qui, il faut le dire, n'adhéra jamais au NSDAP) fut au cinéma nazi ce que Speer fut à son architecture ou, de manière posthume, Wagner à sa musique.

Entre 1945 et 1948, la cinéaste fera plusieurs séjours en prison, entrecoupés d'assignation à résidence. Qualifiée par une commission d'enquête de "sympathisante du régime nazi", aucune condamnation ne fut prononcée contre elle.

Son dernier film, «Tiefland / le bas-pays», entamé en 1940, ne fut achevé qu'en 1954. Jean Cocteau en réalisa les sous-titres français et tenta vainement de le faire projeter au Festival de Cannes. Il fit, plus tard, l'objet de plusieurs procés.Le scénario exigeant des figurants espagnols, "elle leur substitua des Tziganes sélectionnés dans un camp de concentration, à Maxglan, près de Salzbourg. Elle a toujours nié s'être rendu à Maxglan. Elle a intenté à ce sujet, après 1945, deux procès en diffamation qu'elle a gagnés. Mais elle est loin d'avoir été lavée, pour autant, du soupçon d'infamie." écrit Lionel Richard dans un article du Monde Diplomatique.

La carrière de réalisatrice de Leni Riefenstahl semblait s'achever, comme elle avait commencé, par un film de fiction dans lequel elle tenait le premier rôle.

L'Afrique, la plongée sous-marine et la photographie …

En 1956, Leni Riefenstahl prépare un nouveau documentaire, «Schwarze Fracht» qui, s'il n'aboutira pas, lui permet de découvrir l'Afrique et de tourner un documentaire en 16 mm (inachevé) sur la peuplade soudanaise des Noubas.

Se lançant alors avec passion dans l'art photographique, elle retournera à plusieurs reprises au Soudan et publiera de ces voyages les albums «Les Noubas»" et «les Noubas de Kau». Plus tard, ses travaux africains furent parfois jugés comme fascisants parce qu'ils exaltaient, dans la lignée des «Dieux du stade», la force et la beauté des Indigènes noirs. Aurait-t-on tenu de tels propos si ces reportages n'avaient été l' oeuvre de Leni Riefenstahl? Il est vrai que l'on ne prête qu'aux riches …

A 71 ans, la désormais photographe, mentant sur son âge, parvient à obtenir son brevet de plongée sous-marine. Elle mettra ses dernières forces à profit pour publier un nouvel album, Les jardins de corail."Depuis toujours, je suis fascinée par la beauté, la force, la santé et la vie. J'ai trouvé tout cela sous l'eau. C'est un jardin de pure harmonie, une liberté absolue".

Elle termine sa carrière en réalisant des reportages photographiques pour des magazines anglo-saxons , notamment sur les Jeux Olympiques de Munich et sur Mick et Bianca Jagger.

La fin d'une vie ambigüe …

Au cours des années 90, interrogée, la réalisatrice disait ne rien regretter de son passé. Aux derniers moments de sa vie toutefois, atteinte d'un cancer, elle déclarait: "Je regrette à cent pour cent d'avoir rencontré Hitler. Toute ma souffrance après la guerre est née de là". Ambiguë jusqu'aux derniers jours …

En 2000, âgée de 98 ans, elle est victime d'un grave accident d'hélicoptère alors qu'elle se rendait encore une fois au Soudan. La vieille dame se remet de ses nombreuses fractures.

En 2002, elle produit un documentaire, «Impressions sous-marines», basé sur ses années de plongée.

C'est à l'occasion de son centenaire, en octobre de la même année, que Lionel Richard, déjà cité, lui consacre, dans Le Monde Diplomatique, un article sévère intitulé Indécente réhabilitation.

La «dame de fer» a fait preuve d'une vitalité admirable (ce document est censé nous la présenter en mars 2003, à près de 101 ans. Si c'est vrai, c 'est tout bonnement incroyable !).

Rejetée par ses compatriotes, pour qui elle incarnera éternellement le nazisme triomphant, c'est pourtant dans son pays qu'elle s'était fixée. Elle y décèdera le 8 septembre 2003, à Pocking, en Bavière.

Documents

Ce dossier est le fruit de la collaboration de :

  • Philippe Pelletier, créateur du site Cinéartistes, a fourni un grand nombre de documents photographiques.
  • Marlène Pilaete, collaboratrice de L'Encinémathèque, responsable de la salle La Collectionneuse, s'est plongée dans ses souvenirs et sa riche documentation pour corriger plusieurs erreurs ou approximations et apporter de nombreuses précisions.
  • Pour ma part, j 'ai rassemblé tous ces documents pour rédiger le texte final.

Bonne lecture à tous

Leni Riefenstahl : "Je veux VOIR, c'est tout. C'est ma vie. Je veux VOIR !"

© Christian Grenier, mai 2004

(Ed.5.2.2 : 13-1-2011)