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Georg Wilhelm PABST (1885 / 1967)

L'Encinémathèque

Insaissable et imprévisible, tels sont les qualificatifs qui viennent à l'esprit lorsqu'on se penche sur la carrière et sur la vie publique de ce maître du cinéma germanique.

Enfant tardif du mouvement expressionniste animé par Robert Wiene et Paul Wegener, on le retrouve bientôt à l'origine d'un cinéma réaliste, voire documentaire.

Proche des préoccupations de la gauche intellectuelle et humaniste allemande, le voici soudain en terre française où il produit quelques oeuvres commerciales, avant de se soumettre, certes sans complaisance, aux règles du cinéma selon Goebbels.

Longtemps tourné vers les autres, il termine son oeuvre en semblant vouloir régler ses problèmes de conscience personnelle.

Mais quel est celui qui, au soir de sa vie, peut se targuer d'avoir toujours suivi une ligne droite sans jamais courber l'échine ? A ce titre, Georg Wilhelm Pabst fut un homme dont l'espèce n'a pas à rougir.

R07 - Georg Wilhelm Pabst, insaisissable et imprévisible …

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Les origines …

Georg Wilhelm Pabst est né le 27 août 1885, à Raudnitz, alors en Bohême, région sous tutelle de l'Autriche-Hongrie, aujourd'hui en Tchéquie. De ses parents viennois (son père est fonctionnaire des chemins de fer, sa mère artiste), il hérite de la nationalité autrichienne. On lui connaît une soeur aînée, Viola.

A Vienne où il passe son enfance, il termine ses études dans un lycée technique, son géniteur envisageant pour lui un avenir d'ingénieur. Il songe pourtant bientôt à une carrière militaire, qu'il oublie tout aussi vite pour répondre à une vocation théâtrale. Il suit les cours d'art dramatique de l'Académie Viennoise des Arts Décoratifs (1904), mais c'est à Zurich qu'il fait ses débuts sur les planches (1905).

De 1910 à 1914, installé à New York, il y devient le directeur du Théâtre Allemand de la ville, découvrant à cette occasion la mise en scène. De retour vers L'Europe (1914), il est surpris par le déclenchement de la Première Guerre Mondiale et, son navire arraisonné par la marine française, passe la totalité du conflit dans un camp de concentration, près de Brest. Des biographes plus complaisants diront qu'il a combattu et été fait prisonnier.

Rendu à la vie publique en 1918, il travaille d'abord à Prague, puis à Vienne où, aux côtés de l'actrice allemande Elizabeth Bergner, il devient l'un des chefs de file du théâtre d'avant-garde. En 1921, on le retrouve à Berlin où il fait la rencontre du réalisateur allemand Carl Froelich. Après l'avoir distribué dans un de ses films, «Im Banne der Kralle / Au ban de la griffe» (1921), celui-ci en fait son assistant sur «Des Taugenichts / Le vaurien» (1922) et «Luise Millerin» (1922). De cette collaboration naît chez notre homme l'ambition de se consacrer définitivement à la réalisation …

Les oeuvres muettes …

Sa première oeuvre dans ce domaine, «Der schatz / Le trésor» (1923), interprétée par Werner Kraus, apparaît aux spécialistes comme un travail d'école fortement baigné d'un expressionnisme alors omniprésent au théâtre comme au cinéma.

«Die freudole Gasse / La rue sans joie» (1925) a le double avantage de bénéficier de la présence de deux actrices scandinaves, la jeune et déjà prometteuse Greta Garbo, et la plus expérimentée Asta Nielsen, qui n'est pas loin d'avoir tout donné. Davantage réaliste, le film met en opposition deux mondes qui se côtoient sans se comprendre, ceux de la richesse et de la pauvreté. Présenté à Paris, au même programme que le fameux «Entr'acte» de René Clair, il attire l'attention des surréalistes satellitaires d' André Breton, et le soleil avec !

«Geheimnisse einer Seele / Les mystères d'une âme» (1926), nous plonge dans un univers freudien chargé de symbolismes sexuels, porte ouverte aux virtuosités techniques d'une caméra qui ne se retient plus. Amours impossibles sur fond de révolution, «Die Liebe der Jeanne Ney / L'amour de Jeanne Ney» (1927) sera défiguré par la censure; on lui reproche trop d'indulgence envers une idéologie bolchevique qui, si elle n'a pu s'implanter en Allemagne, n'en demeure pas moins dominante et dangereuse à quelques centaines de kilomètres de sa province la plus orientale.

Louise Brooks …

Mais c'est sa collaboration avec l'actrice américaine Louise Brooks qui restera le fait marquant de la production muette du réalisateur autrichien. En révolte contre le système hollywoodien, la belle brune s'exporte en Europe, pour notre plus grand bonheur. Pabst la recrute une première fois pour «Loulou» (1928), adaptation de deux pièces de Frank Wedekind, «l'Esprit de la Terre» et «la Boîte de Pandore». Pourfendeur de tabous sexuels, l'auteur a fait de ce personnage de femme fatale une véritable incarnation féminine du Diable à laquelle seul Jack L'Eventreur peut mettre fin. Pour ajouter au scandale, la demoiselle s'autorise des amours saphiques incongrues sur les toiles blanches et pures d'une époque qui ne l'était pas tant que ça.

Après l'intermède montagnard de «Die weisse Hölle vom Piz Palü / L'enfer blanc du Pitz-Pallu» auquel il participe en tant que conseiller d'Arnold Fanck, le metteur en scène retrouve sa vedette pour «Das Tagebuch einer Verlorenen / Le journal d'une fille perdue» (1929). A nouveau deux mondes s'opposent, ou plus exactement se prolongent, le bordel où passe Thymiane et l'institution de jeune filles dont elle est issue. Le rapprochement ne pouvait échapper au regard aiguisé des ciseaux censoriaux.

Fraternité …

Après s'être initié en Angleterre aux lourdeurs du cinéma sonore, Georg Wilhelm Pabst entreprend «Westfront 1918 / Quatre de l'infanterie» (1930). Tentative de rapprochement franco-germanique, l'oeuvre jette un pont par dessus la frontière franco-allemande et la ligne Maginot, pourtant réputée infranchissable. Au delà des conflits d'intérêts qui poussent les hommes à se battre, lorsque le héros du film meurt, un soldat français lui prend la main : "Moi camarade, pas ennemi …". Cette morale, aux faux accents de «L'Internationale», n'a pas l'heur de plaire à tout le monde et la projection parisienne du film se solde par de violentes manifestations nationalistes. Ne jugeons pas : des millions de morts pourrissaient encore dans le no man's land des mémoires hexagonales.

«Kameradschaft / La tragédie de la mine» (1931) reprend le flambeau de la réconciliation. Inspiré de la catastrophe de Courrières qui fit, en 1906, plus d'un millier de victimes à la suite d'un coup de grisou ravageant 110 kilomètres de galeries, le scénario transpose l'événement en 1919, immédiatement après le premier conflit mondial. Plus qu'un réquisitoire politique sur la condition ouvrière dans une Allemagne où le nazisme laisse émerger ses premières pousses sur le terreau d'un chômage galopant (refrain intemporel), il s'agit d'un chant pacifique glorifiant l'unité des classes populaires face à l'incapacité des gouvernements. Le réalisme souhaité par le metteur en scène se traduit également dans les dialogues, chaque camp, comme pour «Westfront 1918», s'exprimant dans sa propre langue.

Est-ce grâce à ce diptyque qu'en 1932, la République Française distingue notre homme de la Légion d'Honneur ? Il restituera sa breloque en 1939.

Après avoir tenté vainement de collaborer avec Berthold Brecht - qui lui intentera un procès - , Pabst s'acquitte d'une adaptation édulcorée de son «Opéra de Quat' sous» (1931) avant de se fendre d'une version sonore de «L'Atlantide» (1932) d'après le roman de Pierre Benoît, Brigitte Helm personnifiant la cruelle Antinéa dans les trois versions (allemande, française et anglaise).

Je t'aime, moi non plus …

La montée du fascisme et l'arrivée au pouvoir d'Hitler pousse le réalisateur à travailler en France. Il y tournera plusieurs films : «Don Quichotte» (1932), «Salonique, nid d'espions» (1936) et «Le Drame de Shanghaï» (1938), ces deux derniers avec Louis Jouvet, etc. Entre-temps, à la faveur d'un nouveau voyage outre-Atlantique, il répond à deux commandes dont la livraison le laissera insatisfait : «A modern heros» (1934) et «White hunter / L'esclave blanche» (1936).

L'arrangement …

En 1939, après avoir pris ses dispositions pour émigrer vers les Etats-Unis, il rentre en Autriche occupée, annexe d'une Allemagne où le cinéma est totalement placé sous la coupe du sinistre Goebbels. Certes, il ne se fera pas le porteur d'images du régime nazi, mais ce retour incongru lui sera définitivement reproché.

Les deux premiers films soumis à cette influence, «Komodianten / Les comédiens» (1941, médaille d'or de la mise en scène au festival de Venise) et «Paracelsus / Paracelse» (1943) ne sont pas pour autant des oeuvres de propagande, mais les analystes y ont relevé suffisamment d'ambiguités pour s'autoriser cette critique : "La compromission a revêtu le masque du tragique" (Yves Aubry et Jacques Petat). «Der Fall Molander» ( 1944), sera détruit à Prague lors de l'entrée de l'Armée Rouge.

L'après-guerre …

Le second conflit mondial éteint, tout moins sur le terrain, Georg Wilhelm Pabst entame la dernière partie de son oeuvre. Déstabilisé idéologiquement, artistiquement et géographiquement, il donnera l'impression de ne trop savoir sur quel pied tourner.

Nombre de ses films ne seront pas sans rapport avec les événements récents. «Der Prozess / Le procès» (1948) dénonce une machination antisémite (un journal français regrettera que " … Pabst défende les Juifs avec dix ans de retard"), «La conciencia acusa / La maison du silence» (1952) met en scène trois personnages, dont un maquisard, confrontés à des problèmes de conscience, «Der letzte Akt / La fin d'Hitler» (1955) évoque ce qu'en dit le titre, tandis que «Es geschah am 20 Juli (C'est arrivé le 20 juillet)» (1956) retrace l'attentat manqué contre le Führer, en 1944. Indéniablement, il y a comme un besoin de rédemption dans l'air …

Quelques compléments biographiques …

En 1924, il épouse Gertrude Hennings, dite Trude, que l'on apercevra dans «L'Atlantide» (1932) et qui co-signera avec lui le scénario de «Geheimnisvolle Tiefe / Profondeurs mystérieuses» (1949). Ils auront deux fils, Peter (1924, assistant sur les derniers films de papa) et Michael (1941).

En 1949, il fonde sa propre maison de production. En 1951, il collabore avec Leni Riefenstahl sur «Tiefland». En 1957, affaibli par le diabète et touché par les premiers symptômes de la maladie de Parkinson, il s'éloigne définitivement du cinéma. Invalide, il végète à Vienne où il décède le 29 mai 1967, d'une infection au foie.

Documents

Sources :"World Film Directors» de John Wakeman, «Anthologie du cinéma» par Yves Aubry et Jacques Petat, documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Louise Brooks, déjà célèbre en Amérique : "I stepped to the station platform to meet Mr. Pabst and became an actress (Je descendis sur le quai de la gare pour rencontrer Mr. Pabst et devenir une actrice)."

© Christian Grenier, décembre 2010

(Ed.5.2.2 : 27-3-2010)