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Michel SIMON (1895 / 1975)

Michel Simon

Y009 - Michel Simon …

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Il y a trente-six ans, ce 30 mai, disparaissait un monstre sacré du cinéma français. Il était doté d'une très grande culture faussement dissimulée par une tête à nulle autre pareille, véritablement en dehors des normes. Il avait une diction reconnaissable entre toutes, à la fois précieuse et syncopée.

Ce solide Vaudois, qui avait gardé sa nationalité helvétique, volontiers anarchiste, provocateur, fut adoubé, rejeté et taxé de misanthropie. C’est vrai qu’il préférait la compagnie des animaux à celle des humains ce qui ne l’empêchait pas de faire oeuvre de quelques bontés, surtout vis-à-vis des plus démunis.

Vous aurez reconnu Michel Simon dont le talent exceptionnel fut salué, entre autres, par Sacha Guitry et Charlie Chaplin. Lors d’une projection privée de «La chienne», ce dernier ne put s'empêcher de s’exclamer : "Regardez bien, je vais vous montrer le plus grand acteur du monde !"

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e son vrai nom François Joseph Simon, Michel naît le 9 avril 1895 au domicile de ses parents, 27 Grand-rue à Genève, non loin de la maison de Jean-Jacques Rousseau. Tout au long de son existence, il se plaira à rappeler "qu’un malheur n'arrivant jamais seul, ce fut aussi l'année de l'invention du cinématographe des frères Lumière". Joseph, son père, était catholique, charcutier et numismate passionné. Véronique, sa mère protestante qu'il adorera, s'occupait du ménage.

Ses études au Collège Calvin de Genève s'avèrent médiocres, catastrophiques même, l'enfant ne parvenant pas à se déloger de la trente-deuxième place, l'avant-dernière de la classe. A son grand dam d'ailleurs, lui qui convoitait ardemment la dernière, injustement attribuée à l'éternel absent des cours, rivé sans gloire à cette lanterne rouge !

Dépité (pour une autre raison que celle de ses parents), avide de liberté, Michel quitte les bancs de l'école dès ses 16 ans. Il s'établit à Paris, porte Saint-Martin, où il exerce plusieurs activités de subsistance : camelot, professeur de boxe, etc. Il ne reniera jamais ses liens d'amitié avec les mauvais garçons et les prostituées des rues Saint-Denis et Rambuteau, "les seuls qui aient été fidèles, sincères et désintéressés".

Son premier passage sur les planches remonte à 1912. Il se produit comme danseur acrobate au casino de Montreuil-sous-Bois auprès d’Annette Gassion, la mère d’Edith Piaf. Ses prestations sont de courte durée car l'armée suisse l'appelle à ses devoirs civiques. Sans enthousiasme, il se retrouve dans l’infanterie : pour peu de temps, car il réussit à se faire réformer pour indiscipline. Son côté anarchiste et antimilitariste lui coûte cher : habitué des cachots humides et froids, il contracte une sérieuse pneumonie qu’il soigne au sanatorium de Leysin, dans un cadre nettement plus supportable.

En 1915, lors d'une permission, il assiste à une représentation de «Hedda Gabler» au Théâtre de La Comédie de Genève. Georges PitoëffGeorges Pitoëff en est la vedette. Pour lui, c’est une révélation : il comprend que c'est sur les scènes que se dessine son avenir. Dans un premier temps, Pitoëff en fait le photographe-portraitiste de la troupe, puis, découvrant son attrait pour les planches, lui confie un premier rôle, modeste puisqu’il se limite aux trois répliques du greffier de «Mesure pour mesure» (1920), une oeuvre oubliée de William Shakespeare.

En 1922, la troupe de Georges Pitoëff s’installant définitivement à Paris sur l'invitation de Jacques Hébertot, le directeur de la Comédie des Champs-Elysées, Michel Simon revient en France. Il fait là ses véritables débuts dans «Les bas-fonds» de Maxime Gorki, tenant un petit rôle de désoeuvré. Peu après, s’estimant trop peu rémunéré, il quitte Pitoëff pour Louis Jouvet, avant intégrer le Théâtre du Gymnase dirigé d’une main de fer par Henry Bernstein dont l'autorité n’empêchera pas leur entente longtemps solide.

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arallèlement, Michel Simon débute au cinéma - encore muet - dans «Feu Mathias Pascal» (1925) où il incarne un jeune fiancé candide et gaffeur, ce qu'il dut sans doute prendre pour un rôle de composition !

Jean Renoir en fait un valet de chambre pour son «Tire-au-flanc» (1928). Se prenant d'amitié pour lui, il le distribue à nouveau, dès l'arrivée du parlant, dans «On purge bébé» (1931) d’après Feydeau et dans «La chienne» (1931) où il en fait un employé de banque nanti de lorgnons, falot et néanmoins meurtrier.

L'acteur enchaîne avec «Jean de la lune» (1931), l'adaptation cinématographique de la pièce de Marcel Achard. Le tournage, commencé par un Jean Choux hésitant, est finalement repris par Michel lui-même, dont ce sera l’unique passage derrière la caméra.

L'année suivante, il retrouve Jean Renoir pour «Boudu sauvé des eaux» (1932), adaptation d'une pièce qu'il a interprétée sept ans plus tôt au Théâtre des Mathurins et dont il assure également la co-production. L’histoire de ce clochard en pleine détresse qui, de surcroît, "mange des sardines à huile avec ses doigts (!)" ne plaît guère aux spectateurs qui, choqués et déçus, cassent les fauteuils du "Paramount", à tel point que le préfet de police décrète l'interdiction de la projection du film. L'acteur-producteur se retrouve ruiné.

Durant cette décade, forçant la cadence, celui-ci parvient à tourner dans 7 à 8 films par an tout en se produisant au théâtre. Ainsi, on peut le voir dans «L'Atalante» (1934), l’unique long métrage de Jean Vigo, campant l'impressionnant père Jules, un matelot bourlingueur qu'il affuble d'un inattendu accent vaudois en souvenir d’un pittoresque personnage fréquenté durant sa jeunesse. Si le film connut un cuisant échec - malgré des sorties successives sous un nouveau titre, «Le chaland qui passe» - il instilla vraisemblablement à son interprète l'impérieux besoin d'acquérir à son tour une péniche, "La belle Aurore", longtemps amarrée au quai d'Anjou, à Paris.

Celui-ci poursuit avec : «Lac-aux-dames» (1934) en père intransigeant de Rosine Deréan; «Les jumeaux de Brighton» (1936) pour lequel il “peut mal” de faire ombrage à un Raimu portant trois casquettes; «Faisons un rêve» (1936) de Sacha Guitry pour sa participation au prologue; «Naples au baiser de feu» (1937) en faire-valoir de Tino Rossi; «Belle étoile» (1938) à nouveau revêtu de fripes de clochard; «Les disparus de Saint-Agil» (1938) en professeur de dessin alcoolique et faussaire, etc.

Bien qu'ils soient davantage connus, n’occultons pas les classiques . Et tout d'abord «Drôle de drame» (1937) de Marcel Carné qui en fait un petit bourgeois à double face, respectable lorsqu’il soigne ses plantes vertes et inquiétant en auteur de romans policiers. On ne peut oublier son mémorable face-à-face avec Jouvet à jamais figé dans nos mémoires, et ce dialogue de Henri Jeanson : "Je vous assure, cher cousin, que vous avez dit 'bizarre, bizarre'. - Moi j'ai dit bizarre ? Comme c'est bizarre !". Décrié à sa sortie, le film ressortira triomphalement au lendemain de la Libération pour figurer aujourd’hui parmi les classiques du cinéma français.

«Quai des brumes» (1938) nous le ramène en assassin jaloux et tyrannique de l’amant de sa pupille (Michèle Morgan). «La fin du jour» (1939) en fait un émouvant Cabrissade, l’éternelle doublure, le comédien raté, volontiers cabot et drôle, pensionnaire pathétique de la maison de retraite pour vieux comédiens. Dans «Fric-Frac» (1939), l’adaptation de la pièce d’Edouard Bourdet, il reprend son rôle de cambrioleur veule et paresseux, Jo-les-bras-coupés, qu’il avait créé quatre ans auparavant au Théâtre de la Michodière. Il retrouve ainsi sa copine Arletty en demoiselle de petite vertu et Fernandel, héritier du rôle de Victor Boucher devenu trop âgé.

Clôturant cette année éreintante, il délaisse l’argot parisien pour adopter celui plus pincé d’un magistrat s'encanaillant sous le couvert de «Circonstances atténuantes» (1939) et n'hésitant pas à pousser, en duo avec Arletty, l’amusante chansonnette de George Van Parys, «Comme de bien entendu».

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ous sommes en 1940. De Rome, où il espère embarquer pour Hollywood, Jean Renoir appelle Michel Simon pour un rôle dans «La Tosca» qu’il tourne avec Imperio Argentina. La sirène du navire sonnant, Renoir abandonne le tournage à son assistant, Carl Koch. Michel assure son contrat sans enthousiasme. Mais, trouvant l’Italie bien accueillante il y restera trois ans.

Il revient en France pour «Au bonheur des dames» (1943) d’André Cayatte, produit par la Continental. Il enchaîne avec «Vautrin» (1943) d’après Balzac, pour lequel Pierre Billon le dirige en forçat, évadé du bagne de Rochefort et devenu chef de la Sûreté. «Panique» (1946) le montre en pauvre pantin victime de sa passion pour une jeune prostituée (Viviane Romance qu’il avait imposée). Dans «Brelan d’as» (1952), dont la structure habile propose trois enquêtes menées par de célèbres pointures renifleuses, il revêt le pardessus du commissaire Maigret et reçoit les compliments de Georges Simenon, plutôt avare de ce genre de reconnaissance.

En 1949, il retrouve les immenses studios de Cinecittà et enfile la toge d'un sénateur romain à la fin tragique pour «Fabiola» d'Alessandro Blasetti. Il poursuit majestueusement sous les costumes du vieux docteur Faust (l'homme tenté) et Méphistophélès (le diable tentateur) dans «La beauté du diable» (1949) de René Clair, avec Gérard Philipe, son double rajeuni. Si la rencontre de ces deux grands comédiens ne laisse pas passer un courant très intense, la connexion avec Sacha Guitry se montre beaucoup moins résistive. En onze jours ( !), ils mènent à bien le tournage de «La poison» (1951) pour lequel notre homme entre magistralement dans la peau du mari bafoué par une épouse affreuse et alcoolique. La collaboration des deux artistes se poursuit avec «La vie d’un honnête homme» (1952) où Michel endosse à nouveau un double rôle, se montrant ainsi doublement admirable comme se plaira à souligner le Maître. Le premier termine l’année en «Monsieur Taxi» dont la sage conduite lui vaut le prix d’interprétation au Référendum de Vichy.

En 1957, alors qu'il tient le rôle d'un vieux gangster retiré du milieu dans «Un certain Monsieur Jo», il est victime d'une mauvaise teinture capillaire. Empoisonné, il tombe malade et sera longtemps sujet à des vertiges, des pertes de mémoire et des problèmes d’élocution.

Après une période de récupération, il reprend sa carrière sur un rythme plus détendu. Il personnifie néanmoins de nombreux personnages : le tueur au cœur sensible de «Pierrot la tendresse» (1960) de François Villiers; le colonel Nanar du «Candide» (1960) de Norbert Carbonnaux; l’homme à tout faire au langage blasphématoire devant les sœurs effarées du béguinage du «Diable et les 10 commandements» (1962); le cheminot fusillé par la Wehrmacht dans «Le train» (1964), co-production franco-italienne partiellement tournée en Normandie, etc.

Notons encore : «Le vieil homme et l’enfant » (1966), premier long métrage de Claude Berri, refusé au Festival de Cannes mais justement honoré par l’Ours d’argent du festival de Berlin; «La plus belle soirée de ma vie» (1972) tourné dans les montagnes du Tyrol italien par Ettore Scola; «L’ibis rouge» (1975) de Jean-Pierre Mocky, un autre libertaire qui lui a réservé le rôle d’un vieux marchand de journaux frustré se vantant d'être le tueur du quartier.

En 1965, René de Obaldia, sans illusion, lui fait lire sa dernière pièce, «Du vent dans les branches de Sassafras». Fort heureusement, Michel souhaite depuis quelque temps faire sa rentrée sur les planches, même si sa mémoire peut encore lui faire faux bond. Hormis un différend financier avec le directeur du théâtre, cette heureuse décision débouche sur un triomphe quotidien, le public parisien venant saluer le monstre sacré dans ce qui devait être sa dernière pièce.

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énial comédien, Michel Simon fut, dans la vie, un être plein de contradictions, d’extravagances et de versatilités. Très sensible aux critiques, il pouvait avoir la dent dure et, s'il le fallait, se réfugier de mauvaise foi derrière de sempiternelles jérémiades s’enfonçant ainsi dans sa maladie d'éternel persécuté. Est-ce cette attitude qui alimenta des rumeurs jamais totalement vérifiées ?

En 1942, il fut dénoncé comme juif. Malgré ses démentis, l’affirmation fut reprise à la sortie de «Vautrin» produit par une Gaumont encore soumise à la censure. Le film et l’affiche compromettante (renforcée par un double portrait anthropométrique) furent mal accueillis par le gouvernement de Vichy. Quelques mois plus tard, il fut accusé de sympathie, de complicité, voire d’accointances avec Maurice Thorez, le secrétaire du parti communiste français. A la Libération, passant pour collaborateur aux yeux de certains il dut passer devant un comité d’épuration.

En 1992, un ancien colonel des services secrets soviétiques laissa entendre que Michel Simon avait été un agent du NKVD de Béria durant l’Occupation. Bien que son nom ne fut jamais cité, celui-ci fut soupçonné d’avoir soutiré les confidences des charmantes dames qui fréquentèrent des dignitaires nazis et des collaborateurs dans des lieux de rencontre huppés. Où est la vérité ? Sur la fin de sa vie, l'intéressé exprima son intention d’écrire ses mémoires et de régler des comptes. Hélas, il nous quitta trop tôt.

S'il choquait par ses propos libidineux, ses collections de photographies et d’objets érotiques, obscènes pour certains, il ne demeure pas moins sûr qu'il aimait les femmes, et pas seulement celles dites “de joie”. Il se maria à 21 ans avec Yvonne Ryter, la mère de son fils François, une union qui, officiellement, ne dura que trois ans. On lui connaît de nombreuses liaisons : la plus durable partagée avec Lucienne Bogaert, sa partenaire de «Vautrin»; Denise Dax, une comédienne davantage présente sur les planches; Margarethe Krieger, une artiste peintre allemande, intellectuelle, avec laquelle il partagea des rapports très forts ainsi qu’une grande histoire d’amour; Josy Goillandeau, la coquine posant nue pour les peintres; Jeanne Carré qui l’accompagna au long de ses dernières années; très brièvement Karen Nielsen, une jeune Suédoise qui apparut à ses côtés lors de son ultime film.

Il vécut très longtemps à Noisy-le-Grand, en banlieue est de la capitale, dans ce qu’il appelait "son sanctuaire". Ce domaine de 5 hectares ayant appartenu à Alphonse Allais, l’un de ses maîtres, comprenait un parc très étendu, une piscine avec plongeoirs et une maison bohème enfouie au milieu d'une végétation folle et recelant un bric-à-brac invraisemblable et surréaliste. Il y vécut cinquante ans parmi ses enfants : Zaza, sa guenon attentive et jalouse qu’il chérissait plus que tout, qu’il fit embaumer et inhumer dans son parc, ses six chimpanzés, ses chiens (souvent recueillis), ses chats, son mainate qui, pourtant abstinent, célébrait très mélodieusement "Ah, le petit vin blanc…"! En 1980, il fut rasé par des promoteurs intéressés et empressés. A l'emplacement même, au bout d'une impasse dénommée "Allée des Sassafras", un petit square arboré et peu connu des Noiséens a été aménagé. On peut aussi saluer les mérites de la mairie qui a décidé la construction de L'Espace Culturel Michel Simon.

Il possédait également une vieille bastide à l’allure féodale sur les hauteurs de La Ciotat, qui, grâce aux efforts de "L'Association des Amis de Michel Simon", devint propriété municipale dans les années 90. En outre, un musée Espace Michel Simon agrémente le centre de la ville.

Michel Simon décéda le 30 mai 1975 à 80 ans à l'Hôpital Saint-Camille de Bry-sur-Marne, victime d'une embolie pulmonaire. Ses obsèques eurent lieu dans une église de la Madeleine presque vide. Il fut inhumé dans le caveau familial du cimetière de Grand-Lancy de Genève. La concession étant arrivée à échéance en 2011, le Conseil Municipal, faute de descendants séjournant en Suisse, vota à une large majorité sa prise en charge et son entretien.

Michel Simon, s'exprimant au sujet des comédiens :

"Personne ne parle jamais de leur inquiétude, de leur désespoir, de leur désir de mieux faire et du travail énorme qu'ils font pour distraire et amuser les autres. Personne ne leur rend hommage; on les critique; quand ils sont mauvais, on les siffle et quand ils meurent, c'est dans l'indifférence. C'est atroce, je trouve ça très injuste …

Evidemment, ils ont des défauts … Mais qui n'en a pas ? Ils sont “cabots” ? Ca ne me dérange pas. J'ai connu des acteurs qui étaient “cabots” et qui étaient bourrés de talent."

Sources : Monica Petit, présidente et initiatrice de l’association «Les amis de Michel Simon» dont nous soulignons l’amical regard et dont nous recommandons l’incontournable site : http://amichelsimon.free.fr; «Michel Simon» de Claude Gauteur (Edition Edilig, 1987) et «Michel Simon» de Christian Plume et Xavier Pasquini (Editions Alain Lefeuvre, 1981), deux excellentes références; les archives de Radio Canada TV; la Mairie et l’Office du Tourisme de Noisy-le-Grand; documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont nous n'avons pas toujours gardé trace de l'origine.

© Yvan Foucart, mai 2011
(Ed.6.3.1 : 4-11-2013)