Jacques à 4 ans! (à droite)
Saint-Germain-en-Laye, 1900
Enfance et jeunesse …

L’histoire de ce beau ténébreux commence comme un conte de fée! Il est né le 9 février 1897 à Saint-Germain en Laye, au pavillon Henri IV (un hôtel de luxe maintenant). Ce lieu de naissance est peut-être un signe! Endroit mythique, qui a vu naître Louis XIV, c’est aussi là qu’Alexandre Dumas a écrit ses «Trois mousquetaires» et «Monte-Cristo», que Jacques Offenbach a composé«La fille du tambour major» et que Léo Delibes a créé son ballet «Sylvia» … Un lieu prédestiné au monde des Arts .

La venue de ce bébé est accueillie avec une grande joie familiale dans le salon même où naquit en 1638 notre roi soleil en personne! Des jeunes filles–fées récitent des poésies écrites par l’heureux papa.

Il reçoit les noms de Jacques Maxime Guérin. Il a une sœur et il évoque une anecdote : "Ma soeur, à peine plus âgée que moi, en voulant me distraire, fit écrouler sur mon moïse un stock de jouets sous lequel je manquai de périr étouffé. Heureusement le souvenir de cette première angoisse fut vite effacé". On lui connaît également un frère, Raymond Guérin, dessinateur très prisé dans les décennies 1920/1930, qui fit également quelques apparitions à l'écran.

Jacques est un mélange réussi de trois ascendances qui se conjuguent , une origine lointaine russe, du sang suédois du côté de sa mère et français du côté de son père. Son père, justement, Emile-Jean Guérin-Catelain, est un homme de lettres, un philanthrope reconnu, fondateur de la Société Nationale des Conférences populaires, tandis que son épouse s'adonnait, non san sun certain talent, aux joies de la peinture.

Sa première jeunesse se déroule dans un grand château en Flandres; c’est un petit garçon très sensible, artiste dans l’âme , qui pleure devant les tableaux de Memling au musée de Bruges. Il n’a que 9 ans! Il est rêveur, seul dans son monde, et l’école ne l’intéresse pas … Les professeurs sont découragés. Son père choisit de le laisser libre de se consacrer au dessin, à la peinture, à la musique; celle de Wagner le transporte.

A 11 ans, il écrit une tragédie en 20 actes: il a une imagination débordante …il a envie d’exprimer ce qu’il ressent. Il a d’ailleurs un certain talent dans l’écriture comme on peut en juger dans les citations de la présente page. Puis c’est Nijinski, le grand danseur qui le subjugue! C’est décidé ! Il sera danseur … "Non !" répondent les parents.

Trop grand (15 ans) pour rentrer au lycée, il reçoit des cours particuliers et il apprend … il apprend intensément! En 1913, il entre à l’Académie Julian (Beaux Arts) .

Sur toutes ces jeunes années, il dira : "J’ai vécu dans une atmosphère particulière, m’exaltant pour un idéal de foi, de travail, de bonté, de pureté".

1914 … la guerre … la grande guerre … "Le drame universel se déclenche. L’art semble mort pour chacun de nous; toute ambition personnelle apparaît sacrilège, tout effort superflu."

Ces événements tragiques l’inquiètent et le démotivent … Il change de voie et tente d’approcher d’autres horizons … Sans aucune préparation à l’Art dramatique, il s’inscrit à l’examen d’admission au Conservatoire. Il entre pour quelque temps dans la classe de Paul Mounet (1915). Mais l’époque terrible le trouble profondément et, début 1916, il part au front dans l’artillerie lourde.

Jaque-Catelain croqué par Spat
Les débuts …

Réformé temporairement, c’est en 1917 qu’il fait une rencontre qu’il qualifie lui-même de capitale : Marcel L'Herbier évoque avec lui le cinéma muet, et lui parle avec passion de son premier film, «Le torrent» : "Je me jette dans le cinéma avec une inexpérience totale et j’en ressors avec une petite mention honorable.".

Le public le découvre. Pour les jeunes filles romantiques de l’époque, il représente le prince charmant de leurs rêves.Il faut dire qu’il était vraiment très beau, fin, racé et d’une grande élégance.

Dans un ciné-miroir d’alors , Claude Doré nous le décrit ainsi : "Veston noir, faux col jaune, chemise ocre, visage entièrement badigeonné de fond de teint rosé …Il est tellement joli malgré tout ce maquillage … Séduire ? Catelain n’y a vraiment aucun mérite. La nature lui a donné en cadeau de grands yeux marrons, un nez idéalement fin …une grâce de mouvement incomparable …Il n’a qu’à paraître, sourire et ramasser les cœurs foudroyés …".

Il confie à l’époque que ses idoles sont Viktor Sjöstrom, Douglas Fairbanks, Charles Chaplin , Mary Pickford, entre autres. Il privilégie le cinéma suédois au 7e art italien …

Jaque-Catelain en 1928
Jaque-Catelain fait la 'dernière' de Ciné-Romans
Le cinéma muet …

En 1918, il obtient un rôle dans le film «Rose-France». Mais le jeune homme qui a 20 ans maintenant entend ne pas se contenter d’être beau et de paraître, il veut davantage et surtout il veut prouver son talent : "Le charme d’un artiste, son action sur le public ne dépendent pas de la joliesse physique, mais du rayonnement de sa personnalité".

Dans «Le carnaval des vérités», il évoque de façon avisée l’état du comédien : "L’inquiétude me saisit, celle qui s’empare de l’interprète quand il doit vaincre ses maladresses, ses hésitations, ses défauts. Cette inquiétude m’a privé dans ce film de l’instinct qui apporte l’élixir de vie qui nous émeut ou nous charme. Trop d’application nuit …"

Sa carrière pendant le muet est faite de rôles intéressants comme dans «El Dorado» : "Dans ce film, je me mets dans la peau d’un personnage difficile, celui d’un homme du nord, calme doux, tout en vie intérieure. Plus il veut s’exprimer en gestes …moins il est vrai. Ou alors , moins il s’extériorise et plus il devient glacial et conventionnel …enfin on s’en tire quand même".

«Don Juan et Faust», «Koenigsmark», «L’inhumaine» et «Le vertige» : "Suis-je Don Juan ? Je ne le sais pas …mais il m’arrive de me suggestionner au point de vivre passionnément la vie de celui que j’incarne et cela non seulement sur le studio mais aussi au dehors."

Evitant de tomber dans la facilité, il n’hésitera pas à se mettre en scène lui-même dans les films «Le marchand de plaisirs» (en 1923) et pour «La galerie des monstres» (1924), se donnant à ces occasions le premier rôle masculin. Dans ces deux films, il aura essayé, comme il aura pu, de casser son image lisse en s’affublant de haillons ou en enfilant un déguisement de clown … Mais les admiratrices, trop déstabilisées n’auront pas vraiment apprécié …

A côté, il tournera des films dont le registre assez mièvre le décevra et il confiera être las d’être confiné dans des rôles à l’eau de rose comme «Le prince charmant» de Tourjansky, «Le chevalier à la rose» de Robert Wiene, alors qu’il aurait tant aimé camper «L'Aiglon», «Le portrait de Dorian Gray» , des personnages plus marqués! Lucide, il analysera volontiers mais sans complaisance ses prestations, se livrant facilement à une introspection après chaque rôle.

'In einer Kleinen Klonditorei' (1930)
Le cinéma parlant …

Voilà l’avènement du parlant. Jacques de Baroncelli le choisit pour son film «Le rêve», adapté du roman de Zola.

En 1933, il s'installe au États-Unis en tant qu'envoyé spécial du quotidien "le Journal", pour lequel il rédige une série de reportages sur les grandes vedettes disparues de l'écran.

En octobre 1934, il est rappelé par Marcel L’Herbier qui lui demande de tenir un rôle dans «Le bonheur» (1935).

Mais de nouveaux jeunes premiers, dont le profil est très différent du sien arrivent sur les écrans; il le reconnaît lui-même : "On apprécie moins le personnage mélancolique , romantique que j’ai été très souvent. Le public s’ennuie avec des acteurs qui expriment leur tristesse". Il est vrai que son physique de jeune éphèbe, aux traits que certains trouveront efféminés n’a rien à voir avec celui de jeunes loups qui pointent à l’époque ! Les Gilbert Gil, Fernand Gravey, André Luguet manifestent plus de révolte ou de fantaisie !

Le 18 mai 1940, Jaque-Catelain s'embarque pour l'Amérique du Sud où, avec la troupe du Vieux-Colombier dirigée par Roger Rocher, il doit participer à une tournée théâtrale de quatre mois. Mais les événements vont prolonger leur absence jusqu'en 1946 ! A Buenos Ayres, tombé gravement malade, il reçoit l'extrème-onction. Au terme d'une miraculeuse guérison, il s'installe à Montréal où il interprête plusieurs dizaines de pièces, partageant la scène avec Vera Korène, Victor Francen ou encore Jean-Pierre Aumont. Parallèlement, Il dirige des émissions radiophoniques de propagande.

En 1943, il signe un contrat de trois ans à Hollywood pour doubler des films en français. On le voit même apparaître dans «The River's edge/Le fil du rasoir» (1946), partageant l'affiche avec Tyrone Power et Gene Tierney. Le 27 juin 1946, de retour en France, il retrouve enfin sa famille.

On le reconnaîtra ensuite dans d’autres longs métrages, tenant des rôles de seconds plans comme dans «Les derniers jours de Pompéi», «French Cancan»», «Elena et les hommes».

Ses dernières prestations à la fin des années 50 seront pour la télévision avec un rôle d’ambassadeur dans «Le testament du Docteur Cordelier».

Jaque-Catelain
dans les années '50
L'homme …

Sa vie privée aura été discrète. On sait qu’il est resté célibataire, se mouvant dans un cercle d’amis homosexuels. Mais laissons-lui tous ses mystères: "Je m'aperçois que j'ai parlé plus de mes films que de ma vie; c'est que sa propre vie est un film que l'on doit être seul à regarder."

En 1932, il épouse Suzanne Vial, son assistante sur «Le marchand de plaisir», qui gravitait dans l'entourage de L'Herbier, avant de devenir productrice pour la Radio Diffusion Française.

Auteur d'un livre sur son mentor, Marcel L'Herbier, il est honoré du Prix Canudo, récompense attribuée aux rédacteurs d'ouvrages consacrés au cinéma (1950).

Il décédera le 5 mars 1965 à Paris, d’une maladie pulmonaire. Sa dépouille repose au cimetière de Passy.

Jaque-Catelain, un acteur d’une autre époque bien sûr, mais inspiré, réfléchi et amoureux du beau.

Documents

Sources: Divers articles de magazines spécialisés, documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Jaque-Catelain : "Devant l’appareil qui vous imprime tout vif, il ne s’agit pas de devenir, il s’agit d’être …"

© Donatienne, avril 2007, complété par Christian Grenier en septembre 2008