Merci de signaler l'absence de l'image

Jean SERVAIS (1912 / 1976)

Jean Servais

Il fait partie de la lignée de ces acteurs inspirés, tourmentés, désenchantés comme le furent  aussi Maurice Ronet, Michel Auclair, Alain Cuny et quelques autres.

Jean Servais était un comédien discret, doté d’une des plus belles voix de notre cinéma. Il est parti trop vite et c’est avec nostalgie que nous évoquons son parcours.

H42 - Jean Servais, mélancolique et inspiré …

biographie photographies filmographie document article audio on/off
Un petit enfant belge …

D’une maman française et d’un papa d’origine irlandaise et officier dans l’armée belge, Jean Aimé Antoine Servais naît le 24 septembre 1912 à Anvers (Belgique flamande).

Deux ans plus tard, Au début de la grande guerre, la famille se voit contrainte de s’enfuir, d’abord en Hollande puis en Grande-Bretagne, pour se retrouver en France où le petit Jean va passer sa première enfance.

Il n’a que 7 ans et demi quand toute la famille rentre en Belgique. Les années passent et le voilà inscrit au collège Saint-Michel de Bruxelles. Jean est un très bon élève. Il entreprend des études de droit avec le dessein d’embrasser la carrière d’avocat et envisage ainsi d’assurer la succession d’un de ses oncles.

Parallèlement, il s’inscrit au Conservatoire d’Art Dramatique de la capitale belge. Il lui faut avant tout vaincre le trac qui l’envahit. Avec un professeur, il s’applique à répéter des exercices. Le trac ? C’est la peur d’être ridicule, alors soyons-le un bon coup ! Et ensuite, tout passe … Il se souvient d’exercices un peu niais qui lui faisaient répéter : "Je fais des tics, je fais des tacs, je fais des tic-tac et même toc !".

Il faut croire le remède efficace puisqu’il décroche, dès la fin de sa première année, un deuxième prix de comédie. Adieu le droit, adieu le barreau !

"La voix la plus grave de Paris" …

… dira Jean Cocteau !

Car Jean a, en effet, une très belle voix, grave, lente, posée; une voix que l’on aime, que l’on n’oublie pas. La radio fait appel à lui et, sur les ondes bruxelloises, il récite le célèbre poème d’Apollinaire «Le pont Mirabeau» qui émeut les auditeurs. Il touche pour l’occasion son premier cachet d’artiste. Il n’a alors que 18 ans et demi.

Ecoutons Edwige Feuillère, qui sera un peu plus tard sa partenaire lors d’une tournée en Allemagne, ainsi que dans quelques films : "Le charme extraordinaire de ce bel indolent de 24 ans aux boucles blondes, aux yeux bruns caressants et rigolards, causait des ravages,… Et, il y avait cette voix (cette voix profonde qui n’était pas encore caverneuse), qui laissait tomber comme des blagues les propos les plus sérieux, cette voix qu’il pliait aux imitations de Michel Simon, de Fresnay, de Jouvet, inénarrables de drôlerie ! Un séducteur qui commençait par être un amuseur !".

Une vocation …

A cette époque, Raymond RouleauRaymond Rouleau, directeur du Théâtre du Marais, à Bruxelles, le remarque et, après une audition concluante, l’intègre dans sa troupe. Jean Servais est un personnage qui attire, son regard révèle une intelligence et une profondeur, il travaille sérieusement. Ses compagnons de scène sont Henri Guisol, Tania Balachova qui sera plus tard à son tour un professeur très reconnu, Madeleine OzerayMadeleine Ozeray. S'affiche à leur répertoire, une pièce de Brückner, «Le mal de la jeunesse», audacieuse disait-on à l’époque. La création, toujours bruxelloise, renconte un gros succès, confirmé peu après à Paris. Mais une fois les représentations achevées dans la capitale française, chacun vole de ses propres ailes.

Raymond Rouleau se lance dans le cinéma avec «Suzanne». Appréciant sa façon d’appréhender le métier, il choisit Jean comme premier assistant, expérience enrichissante pour le jeune artiste.

De retour sur les planches, celui-ci devient un habitué de la scène du Théâtre de l’Oeuvre. Il fréquente aussi le théâtre de l’Atelier, le fief de Charles DullinCharles Dullin, pour qui il éprouve une quasi vénération et qu'il sait limiter à la perfection. Car il a plus d’une corde à son arc ! Ainsi on le verra même faire des débuts au music-hall et, plus surprenant encore, chez les chansonniers. !

Un jeune premier …

Alors qu’il joue une pièce, il aperçoit la troupe de Louis JouvetLouis Jouvet qui occupe une scène voisine. Subjugué, il guette régulièrement les interventions du maître. Au cours d’une de ses expéditions secrètes, il croise dans "l’escalier relieur" un metteur en scène américain qui lui déclare spontanément après l’avoir bien regardé : "Vous êtes le sosie de Philip Holmes !" (NDLR : un jeune premier d’Outre-Atlantique). Grâce à cette ressemblance que d’autres aussi vont remarquer, Jean Servais obtient le rôle principal du film «Criminel» (1932), un remake du film américain «Criminel Court» dont la vedette principale était justement Phillip HolmesPhillip Holmes. Il y campe la victime d’une erreur judiciaire avec conviction.

En 1932, on le retrouve aux côtés de Harry Baur et Orane Demazis, tenant le rôle de Marius dans une des plus belles versions des «Misérables» que le septième art nous aura offertes. A l'époque, Orane était la compagne de Marcel PagnolMarcel Pagnol, qui retient le beau ténébreux pour être Albin, le sauveur d’ «Angèle»(1934) des mains d'un Henri Poupon ancré dans l’honneur familial (1934) . Pagnol appréciera suffisamment le jeune acteur pour lui confier le rôle de Phocas dans la pièce «Judas» qu'il donnera, en 1955, au Théâtre de Paris.

Toujours la même année, Jean Servais incarne Frédéric Chopin dans «La chanson de l’adieu», aux côtés de Jeannine Crispin, charmante actrice qu'il retrouvera deux ans plus tard sur le plateau de «Les  réprouvés».

 Fidèle, Raymond Rouleau, qui suit sa carrière et ses progrès, le sollicite à nouveau pour «Rose» (1935).
La companie Renault - Barrault

Même s’il s’impose de plus en plus sur nos grandes toiles blanches, Jean garde des liens avec les milieux du théâtre. Il côtoie Jean‑Louis BarraultJean-Louis Barrault, connu chez Charles Dullin. Son personnage change, et acquiert de la maturité. Peut-être le fait d’avoir servi Anouilh, puis Claudel, sur les planches, lui permet d'affirmer sa personnalité. Finis les rôles de jeunes premiers, le voilà qui incarne des personnages plus consistants. En 1949, il partage l’affiche de «Une si jolie petite plage» avec Madeleine Robinson et Gérard Philippe.

En 1946, il s’empresse de rejoindre la naissante troupe Renaud - Barrault. où il laissera une empreinte indélébile. Il devient ainsi le partenaire et ami de Simone Valère et Jean Desailly.. «La répétition ou l’amour puni», «Volpone», sont au répertoire …

Mélancolique et inspiré …

Au milieu des années 50, Jean Servais s’associe à Luis Bunuel et Jules Dassin pour deux de ses meilleures interprétations : «Du Rififi chez les hommes» (1954) le distribue dans le personnage de Tony le Stéphanois, un voyou qui va jusqu’au bout de son destin ; «La fièvre monte à El Pao» (1959) lui fait incarner l’inquiétant gouverneur Alejandro Gual. N’omettons pas «Les héros sont fatigués» (1955) d'Yves Ciampi, où il nous donne l’impression d’un looser dans un monde désenchanté.

La décennie 60 ne lui laissera hélas pas la place qu’il aurait dû occuper sur nos grands écrans et que son talent pouvait légitimement lui laisser espérer. Dans «Les frères corses» (1961) d’après Alexandre Dumas, il campe un aristocrate pétri d’orgueil, illustrant de façon évidente la sottise de la violence et de la vengeance.

En 1962, on l’aperçoit dans «Le jour le plus long », en officier français prononçant, de sa toujours belle voix émouvante, les mots qu’il faut à ses hommes qui vont remettre le pied sur la terre-patrie. La même année, il est le partenaire de Marina Vlady dans «La cage», un film dont il aura écrit l’histoire : la belle actrice slave évoquera "… un acteur à la voix troublante aux yeux voilés d’une infinie lassitude, qui exprime à l’écran une inquiétude et un sens du tragique" (Marina Vlady, «24 images seconde»). On le repère aussi dans le populaire «Homme de Rio» (1963), rôle du professeur Catalan.

Dans les années suivantes, il tente le genre "films d’horreur" avec «Au service du diable» (1971), qui ne laisse pas de grands souvenirs dans nos mémoires.

Jean Servais était l’ami de Maurice RonetMaurice Ronet, son partenaire dans «Les centurions» (1966) et dans «L'affaire Crazy Capo» (1973). Il partageait avec lui ce désenchantement, cette mélancolie trop facilement noyés dans l’alcool.

Il saura toujours jouer de sa voix dans des documentaires comme celui sur Gauguin en 1950, à la radio en lisant des œuvres de Blaise Cendrars, ou en nous contant «Peau d’Ane» (1970) dans la version imaginée par Jacques Demy.

Le théâtre lui offrit sans doute ses plus grandes joies de comédien («Marat-Sade» en 1966, au théâtre Sarah Bernhardt, etc) tandis que la télévision ne le laissa pas indifférent (série «Le train bleu s'arrête 13 fois» en 1965, etc).

Secret et douloureux

L’homme privé était secret, tourmenté et n’aura pas forcément rencontré le bonheur dans sa vie sentimentale. Il aurait épousé la comédienne Lucienne Bogaert, information difficile à recouper.

Mais le grand amour de sa vie se nomme Maria CasarèsMaria Casarès, une passion momentanément partagée. Les deux amants envisagent un mariage qui ne se célébrera jamais. Ces deux tempéraments passionnés, ardents, brûlant d’un feu intérieur, ont du mal à cohabiter. Ils se déchireront. Mais lorsque Jean disparaîtra, Maria aura énormément de chagrin (Maria Casarès, «Résidence privilégiée»).

En 1952, Jean épousera Dominique Blanchar, fille de Pierre BlancharPierre Blanchar, connue dans la troupe Renaud-Barrault. Leur séparation rapide sera suivie par un divorce. Sa dernière épouse, Gilberte Graillot, l'accompagnera tout au long des dernieres années de son existence.

Car Jean Servais nous a quittés le 17 février 1976 à Paris, d’un arrêt cardiaque, alors qu’il venait de subir une opération. Il avait 64 ans. Il est inhumé au cimetière parisien de Passy.

Ce fut un comédien inspiré, d’une élégance certaine, mais son mal de vivre était lisible sur son visage pourtant bien séduisant.Gageons qu’au Paradis des acteurs, ce personnage qui inspirait à son public l'envie de le rassurer aura enfin trouvé cette paix intime.

Documents

Sources : Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

© Donatienne (septembre 2011)
(Ed.6.3.2 : 31-1-2014)